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mars 2014 

 

 

RWANDA

  

Vingt ans après, un pays transfiguré

 

 

Vingt ans après le génocide, le Rwanda a réalisé d’indéniables prouesses sur le terrain économique et social, en sachant tirer partie d’une importante aide internationale. Même un opposant comme l’ancien premier ministre Faustin Twagiramungu en convient, tout en critiquant le caractère autoritaire du pouvoir.

 

À l’entrée du Front patriotique rwandais à Kigali en juillet 1994, la plupart des vitres des bâtiments officiels étaient brisées, le siège du parlement était criblé d’impacts, les bâtiments ayant appartenu aux caciques du régime Habyarimana étaient détruits et les cadavres jonchaient les rues.

 

Trois mois après le génocide, les rivières et les collines empestaient encore la mort. Quelque 600 000 orphelins, 60 000 veuves et des centaines de milliers d’handicapés étaient recensés à l’intérieur des frontières. Deux millions de réfugiés campaient aux portes de leur pays, autour de la ville congolaise de Goma et aux pieds du volcan Nyiragongo. La plupart d'entre eux sont rentrés aujourd'hui.

 

L'horreur du génocide et de ses conséquences ont justifié une importante aide extérieure qui représente encore 40% du budget national et près de 20% du Produit intérieur brut (PIB). Mais la part de l’aide extérieure dans le budget a diminué de 52,5 % à 44 % entre 2004 et 2011 et la tendance s’est poursuivie en 2012 avec la suspension, par plusieurs pays, de leur soutien budgétaire, suite à un rapport de l’ONU critiquant le soutien de Kigali aux rebelles du M23 au Congo.

 

Cela dit, dans l’ensemble, l’aide a été plutôt bien investie. Depuis 2005, le Rwanda a connu une croissance du PIB de 8 % par an. Le rythme de progression de l’agriculture, qui emploie 73 % de la population active a été plus modeste, de l’ordre de 3 % par an, en partie à cause de la réduction du volume des précipitations durant la période considérée. Malgré tout, on a constaté  une amélioration constante de la qualité du café rwandais et une hausse de la production (+25 % en 2012). Le tiers de la récolte est aujourd’hui labellisé, contre 1 % seulement en 2002. Le café national, un arabica de grande qualité (confirmé parmi les cinq meilleurs crûs de l’année 2011 par la Coffee Cup of Excellence) est commercialisé par de grandes enseignes comme Starbucks ou Marks & Spencer.

 

Même si la contrebande des minerais en provenance du Congo voisin n’a pas toujours facilité la distinction entre les produits autochtones et ceux qui sont réexportés (surtout du tungstène, du minerai d’étain et de la columbo-tantalite), il ne fait pas de doute que le Rwanda a développé sa propre base de production. A l’avenir, les mécanismes de traçabilité et de certification des minerais de la région mis en place par la Conférence internationale sur la Région des Grands Lacs (CIRGL) devraient permettre à l’ensemble des pays concernés de prouver la nature non conflictuelle des produits exportés et de reconquérir le marché américain.

 

Le secteur minier connait en tout cas une croissance de l’ordre de 10 % par an et compte aujourd’hui pour le tiers des recettes d’exportations rwandaises. Le gouvernement entend tripler ce chiffre pour le porter à $ 400 mns en 2017. Près de $ 70 mns ont été investis en 2012 dans l’exploration et l’exploitation. La cartographie des ressources a été mise à jour. Aujourd’hui, la prospection aurifère est activement menée par plusieurs sociétés, dont les canadiennes Desert Gold Venture et Flemish Gold.

 

Même si la transformation des minerais et l’ensemble du secteur industriel connaissent une expansion de 6 % par an, le dynamisme des industries agroalimentaires et du textile est supérieur, avec un taux de plus de 9 % en 2012. Mais c’est surtout le secteur des services qui connait une progression spectaculaire (+13,9 % de croissance), au point de peser près de la moitié du PIB (46 %).

 

La banque, les assurances et le tourisme sont les sous-secteurs les plus florissants. A lui seul, le tourisme a généré plus de recettes en devises que les exportations de minerais, de thé et de café, avec un total de $ 281 mns en 2012, compensant partiellement le solde négatif chronique de la balance commerciale. Les exportations ont été en  effet quatre fois inférieures aux importations en 2012, avec $ 484 mns contre 2,11 mds.

 

Le climat de sécurité (engendré par une surveillance policière que certains peuvent trouver pesante) permet, en tout cas, aux expatriées de faire tranquillement leur jogging dans les rues de Kigali à la nuit tombée, et favorise, les investissements extérieurs en plus du secteur du tourisme. En 2012, le Rwanda a aussi été classé deuxième réformateur mondial dans le rapport doing business de la Banque mondiale et troisième économie la plus attractive du continent après Maurice et l’Afrique du sud.

 

De grandes ambitions de développement

 

La volonté des dirigeants est de faire de ce pays la plaque-tournante de la région. Pour ce faire, près du quart du budget est consacré aux infrastructures. L’ensemble du pays est équipé en fibre optique depuis 2012 et 70 % de la population a accès à un téléphone portable. Le budget consacré aux technologies de l’information est équivalent à 1,6 % du PIB contre 1,85 % pour l’Union européenne. Le Rwanda a été un pays-pilote de la stratégie de Microsoft en Afrique et a équipé 400 écoles en ordinateurs. On développe à Kigali l’accès à la Wifi gratuite.  

 

Un autre des axes prioritaires est l’amélioration de l’accès à l’électricité, passé de 6 % à 16 % de la population entre 2008 et 2012 et qui doit atteindre 70 % en 2017. C'est aussi l'année où est prévue l’inauguration du nouvel aéroport international de Bugesera.

 

Le développement des infrastructures, mais aussi le fait que le pays passe pour l’un des moins corrompus du continent, classé au 4ème rang africain après le Botswana, le Cap-Vert et Maurice pour l’indice de perception de la corruption par Transparency International, facilitent l’afflux de capitaux extérieurs. Si le pays reste largement dépendant de l’aide, il a aussi attiré $ 159 millions en 2012 qui sont allés aux banques, à l’énergie, au tourisme, à l’agrobusiness et à la construction, sans compter les transferts des expatriés rwandais à leurs familles, passées de $ 25 à $ 172 mns entre 2006 et 2012.

 

Ce n’est pas seulement le paysage urbain qui se trouve transformé. Les investissements sont aussi allés dans la défense du bien le plus précieux du pays : son sol. Le Rwanda a en effet augmenté de 37 % ses surfaces boisées en 20 ans.

 

L'agence internationale Standard and Poor's vient, le 14 mars, de noter le Rwanda en lui accordant la note souveraine B à court comme à moyen terme. Elle signale que ce pays est l'un des plus pauvres de ceux dont elle assure la cotation, avec un PIB de l'ordre de 720 dollar par habitant. Pourtant, la croissance y a été forte, jusqu'à ce que les donateurs y interrompent leurs financements en 2012, ce qui s'est traduit par une décélération de la progression du PIB au rythme annuel de 3,5 % en 2013. A moyen terme, les flux d'aide et d'investissements, qui ont déjà repris, devraient permettre, estime S and P, une nouvelle accélération de la croissance, une baisse du déficit public à hauteur de 3% du PIB en 2017, une dette publique n'excédant pas 23% du PIB et un solde de la balance des paiements qui passerait de 10% du PIB (fin 2013) à 8% seulement dans les prochaines années.

 

Les objectifs sociaux

 

Les bailleurs de fonds sont unanimes à reconnaître les efforts déployés pour atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement. La santé est l’un des principaux postes du budget (18 % en 2012). La mortalité chez les enfants de moins de 5 ans a chuté de 103 à 54 pour 100 000 entre 2008 et 2011, si bien que l’objectif sera probablement atteint cette année.

Le Rwanda figure aussi parmi les pays qui ont réduit le taux d’infection du SIDA de moitié entre 2002 et 2012, faisant chuter la prévalence de 3 % chez les personnes âgées de 15 à 49 ans. Le Rwanda est devenu en 2011 le premier pays africain à généraliser le vaccin contre le cancer du col de l’utérus. Quelque 74 % des Rwandais ont accès à l’eau potable, ce qui représente un vrai défi dans un pays caractérisé par l’habitat dispersé. Enfin, 98 % des Rwandais ont accès à l’assurance-maladie publique.

 

Le bilan est similaire dans l’Éducation (15,5 % du budget en 2012). Le taux de scolarisation primaire était de 91,7 % en 2011 contre 86,6 % en 2006 et le taux d’alphabétisation chez les 15 à 24 ans était de 83,7 % en 2011 contre 76,8 % en 2006. Avec le Kigali Institute of Science and Technology (KIST), le pays s’est doté d’une école d’excellence polytechnique reconnue dans toute l’Afrique.

 

La proportion de la population vivant sous le seuil de pauvreté est passée de 78 % à 45 % de la population entre 1994 et 2012. En matière d’égalité entre les sexes, le Rwanda est en pole position, devant plusieurs pays européens. En novembre 2013, le Forum mondial des femmes parlementaires qui s’est tenu au Parlement européen à Bruxelles a attribué au Rwanda le prix mondial de l’autonomisation des femmes dans la sphère politique, pour récompenser un pays où la chambre des députés compte 64 % de femmes, soit 51 sur 80,  tandis que le gouvernement affiche un score de 47 % et le Sénat, un pourcentage de 38 %. Les filles comptent pour 52 % des élèves de l’enseignement secondaire.

 

Ce qui est conforme au déséquilibre démographique provoqué par le génocide. Plus d’hommes que de femmes ont péri sous les machettes des extrémistes hutus.

 

François Misser