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Juin 2017 

 

 

AFRIQUE DU NORD

  

Les investisseurs reviennent

 

 

Tous les ingrédients pourraient sembler réunis pour modérer l'attrait des investisseurs à l'égard des pays d'Afrique du Nord - du Maghreb à l'Egypte - ces proches voisins du Sud de la Méditerranée : conflit interne libyen, présence inquiétante des rescapés de Daech délogés de Syrte par les milices de Misrata, mais d'autant plus dangereux qu'ils restent éparpillés dans toute la région, mouvements sociaux en Tunisie et au Maroc, attentats meurtriers en Egypte…

Et pourtant, les investisseurs reviennent, comme en témoignent les chiffres de la CNUCED (Conférence des Nations-Unies sur le commerce et le développement) qui vient de publier, à Genève, le 7 juin, son rapport annuel 2017 sur les "Investissements dans le Monde".

 

Cette tendance est d'autant plus étonnante que les flux d'IDE (investissements directs étrangers) vers les économies en développement ont régressé, l'année dernière, de 14 % en dollars. En effets, les chiffres de la CNUCED sont venus confirmer le renversement de ces flux au bénéfice des économies développées. Celles-ci ont engrangé, en 2016, près de 60 % des flux mondiaux d'IDE (soit 1032 milliard $) alors qu'en 2014 les économies en développement attiraient, encore, plus de la moitié des investissements directs étrangers du monde entier (soit 704 milliards $). Mais l'attractivité des pays émergents et en développement a été durement affectée, entretemps, par la chute des cours des matières premières et l'effondrement du prix du pétrole.

 

Quoiqu'il en soit, l'ensemble de la région d'Afrique du Nord échappe à cette tendance lourde puisque les flux d'IDE enregistrés par la CNUCED en 2016 montrent un accroissement de près de 19 %, en dollars, par rapport aux flux de 2015 qui étaient déjà supérieurs à ceux de 2014. Il est vrai que cette progression triennale est due, pour beaucoup, à un effet de rattrapage par rapport à l'année 2013 qui avait été durement compromise par l'aggravation de l'instabilité politique de la région. D'ailleurs, les entrées actuelles, en terme d'IDE, sont encore loin d'avoir retrouvé les montants des années 2006 à 2010 (avec un pic de 22 milliards $ en 2007 et de 21 milliards $ en 2008, contre 13,4 milliards $ seulement en 2016).

 

L'embellie de 2016 n'en reste pas moins un très bon signe pour les pays d'Afrique du Nord. Elle s'explique en grande partie par la reprise des investissements lourds dans le secteur des hydrocarbures, principalement en Égypte où deux découvertes gazières fondamentales ont été faites : celle du gisement de Zohr en méditerranée (effectuée par la compagnie italienne ENI) et celle d'importantes réserves gazières dans le désert occidental égyptien, par la compagnie anglo-néerlandaise Shell. A terme l'Egypte devrait pouvoir assurer plus que son autosuffisance en gaz naturel.

 

Au total, les flux d'IDE en Égypte ont atteint 8,1 milliards $ en 2016, soit 60 % des flux destinés à l'Afrique du Nord dans son ensemble.

 

L'Algérie a profité, elle aussi, mais dans une bien moindre mesure, d'un regain d'intérêt pour son secteur pétro-gazier qui connait une certaine reprise en terme de quantités produites. Les IDE vers ce pays ont atteint 1,5 milliards $ en 2016, alors qu'en 2015 les sorties d'investissements directs étrangers avaient excédé les entrées de 584 millions de dollars.

 

Les chiffres concernant le Maroc sont plus décevants dans la mesure où ils accusent un repli de 29 % en dollars par rapport aux entrées d'IDE enregistrées en 2015 (soit 2,3 milliards $ en 2016, contre 3,3 mds $ en 2015 et 3,6 mds $ en 2014).

 

Mais il s'agit surtout d'une pause après 5 années d'investissements importants dans les secteurs industriels marocains, tels que l'automobile, l'aéronautique, l'électronique et l'agroalimentaire. L'année 2016 apparait comme une année de consolidation dont les résultats sont, d'ailleurs, en partie minorés par des opérations de remboursement et de fusion-absorption.

 

Car les perspectives à court et moyen terme sont beaucoup plus attrayantes. Selon l'observatoire britannique "FDI Markets" (du groupe "Financial Times") le Maroc aurait engrangé, en 2016, quelques 6,6 mds $ en annonces de nouveaux investissements. Si ces projets se concrétisent, le Maroc pourrait dépasser tous ses records passés en termes d'IDE. Il est vrai que le Royaume mène une politique active en matière de signature d'accords internationaux sur les investissements et en termes de libéralisation progressive de son régime des changes.

 

Une attractivité qui a considérablement augmenté depuis 2000

 

Le rapport de la CNUCED nous livre aussi des données intéressantes sur l'évolution du stock des investissements étrangers directs dans la région de l'Afrique du Nord. Entre 2000 et 2016 ce "stock" a pratiquement été multiplié par 5,3 en dollar, ce qui reste considérable, même si l'on en déduit l'évolution de l'inflation et les fluctuations du dollar US.

 

En Égypte, ce stock a été multiplié par 5,1.

En Algérie, où il partait de beaucoup plus bas, il a été multiplié par 8,2.

Au Maroc, il a été multiplié par 6,2.

En Tunisie, par contre, il n'a été multiplié que par 2,5.

 

L'évolution depuis le début du siècle montre donc de fortes divergences dans le parcours de ces pays, avec un grand perdant, la Tunisie : celle-ci se situait au deuxième rang des pays d'accueil des investissements étrangers en 2000, derrière l'Egypte. Mais en 2016, elle est très largement dépassée par le Maroc et talonnée par l'Algérie.

 

Le classement actuel des pays par stock d'investissement directs étrangers se présente donc désormais comme suit, en 2016, selon les chiffres de la CNUCED :

- Égypte : 102,3 milliards $

- Maroc : 54,8 milliards $

- Tunisie : 29,3 milliards $

- Algérie : 27,8 milliards $.

 

Arrive ensuite la Libye où les investissements étaient pratiquement inexistants en 2000, mais qui parvient néanmoins à cumuler en 2016 un stock non négligeable de 19,7 mds, essentiellement investi dans son secteur des hydrocarbures.

 

 

Le Maroc, investisseur majeur en Afrique subsaharienne

 

Le Maroc n'est plus seulement un important récepteur d'IDE. Il est devenu, aussi, le premier émetteur africain d'investissements directs étrangers dans les autres pays d'Afrique, détrônant l'Afrique du Sud qui, jusqu'à présent, détenait cette première place.

 

C'est ce qu'est venu confirmer le dernier rapport de la Banque africaine de développement (BAD) sur les "Perspectives économiques en Afrique". Ce rapport précise que les investissements marocains annoncés en 2015 et 2016 atteignent un total de 8 milliards de dollars soit 5 % de la valeur des nouveaux projets d'IDE annoncés en Afrique sur cette période.

 

A l'échelle mondiale, le Maroc en tant qu'investisseur sur le continent africain n'est plus devancé que par la Chine, les Émirats arabes Unis, l'Italie et les Etats-Unis. Mais il devance la France et la Grande Bretagne les deux anciennes grandes puissances coloniales.

 

Selon le dernier rapport de "FDI Markets" qui se base, lui aussi, sur les investissements annoncés (et non sur les entrées effectives d'IDE, comme le fait la CNUCED) les investisseurs marocains auraient ainsi généré, en 2016, près de 4000 nouveaux emplois en Afrique.

 

Au départ, la percée marocaine avait débuté dans les pays francophone d'Afrique subsaharienne. Mais elle s'étend désormais aux pays anglophones (Éthiopie, Nigeria, Ghana, Kenya, Zambie, Zimbabwe) et aux pays lusophones, notamment Angola et Mozambique.

 

Le premier élan avait été donné par le secteur bancaire marocain, notamment par le groupe Attijariwafa, qui ne cesse d'étendre son réseau. Désormais, les banques marocaines sont présentes dans plus de 20 pays africains et elles sont suivies de près par les sociétés d'assurance.

 

Mais c'est le programme de développement de l'Office chérifien des phosphates (OCP) qui a fait bondir le chiffre (en capitaux investis) des investissements marocains en Afrique. L'idée de base est aussi simple qu'ambitieuse : elle consiste à accompagner, dans une douzaine d'Etats d'Afrique subsaharienne, la création d'une filière industrielle et logistique de fertilisants qui sera alimentée par l'OCP en produits de base. Les deux plus gros projets ont été conclus en Éthiopie et au Nigeria. Mais l'on peut citer aussi le cas de la Cote d'Ivoire où l'OCP est en train d'étudier, avec les autorités du port autonome d'Abidjan, la possibilité d'installer, dans la zone portuaire, une base de stockage et de transport des engrais qui seront produits localement. L'objectif est de desservir le marché côtier régional d'Afrique de l'Ouest.

 

Selon la BAD, les quatre grands projets annoncés par l'OCP en 2015-2016 atteignent un niveau d'investissement supérieur à 4 milliards $. Les capitaux nécessaires seront apportés par l'OCP et ses partenaires locaux, selon un partage qui varie d'un pays à l'autre en fonction des accords conclus. A l'échelle internationale, l'OCP devient ainsi la cinquième entreprise mondiale à investir en Afrique, derrière deux entreprises chinoises, l'italienne ENI (mais qui, elle, investit surtout dans le secteur gazier égyptien) et une compagnie émiratie : Al Habtour group.

 

Le secteur africain des télécommunications, en plein essor, est lui aussi très convoité. La société "Maroc Télécom" est désormais implantée dans 9 pays et ces nouveaux marchés représentent plus de 40 % de son chiffre d'affaire.

 

Cette stratégie africaine a littéralement été "portée" par le roi Mohammed IV qui n'a pas ménagé ses efforts, ces dernières années, pour entrainer les entreprises de son pays en Afrique subsaharienne. En quinze ans, il a effectué plus d'une quarantaine de déplacements au Sud du Sahara. C'est lui qui a voulu la réintégration du Maroc au sein de l'Union africaine, rendue effective au début de cette année, le 30 janvier 2017. C'est lui, aussi, qui s'est prononcé en faveur d'une adhésion à la CEDEAO (Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest). Le 11 juin 2017, la Conférence de direction de cette organisation régionale a donné son accord de principe à la demande du Maroc.

 

Signe des temps qui changent, le projet le plus ambitieux du royaume chérifien, celui d'un gazoduc entre le Nigeria et le Maroc, parait chaque jour un peu moins utopique que la veille… Il s'agit pourtant de relier ces deux pays, sur près de 4000 km en traversant une douzaine de pays, par la façade atlantique. L'étude de faisabilité de ce projet qui permettrait d'amener le gaz naturel nigérien au Maroc, sans oublier les pays de transit et, peut-être, un jour, aussi, une extension vers l'Europe, a été lancée le 15 mai dernier à Rabat.

 

L'attractivité de l'Afrique du Nord s'en trouverait, probablement, très profondément modifiée. Les liens entre les deux rives de la méditerranée sont en train de changer. Le partenariat dont il est question depuis tant d'années, mais qui semblait condamné à végéter, pourrait ainsi gagner une autre dimension.