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mai 2014 

 

 

CONGO-kINSHASA

  

Le pétrole meurtrier du Parc des Virunga

 

 

Opposé à l’exploitation pétrolière dans le parc des Virunga, son directeur a été victime d’une embuscade par des hommes en armes. Mais la Compagnie britannique Soco, soutenue par le gouvernement de Kinshasa, demeure très déterminée.

 

Le conservateur belge du Parc national des Virunga situé au Nord-Kivu, à l’est du Congo, Emmanuel de Mérode, est tombé le 15 avril dernier dans une embuscade, tendue par trois hommes armés au nord de Goma. L’attaque s’est déroulée en plein jour, ce qui est assez rare à cet endroit. La victime qui se trouvait seule à bord de sa jeep a reçu trois balles dans l’abdomen. Le conservateur a été évacué par des militaires congolais à l’hôpital Heal Africa avant d’être évacué vers le Kenya. Fin avril, il semblait hors de danger.

 

L’affaire a causé beaucoup d’émoi en Belgique, où le ministère des Affaires étrangères a lancé un appel aux autorités congolaises à ouvrir une enquête sur cet attentat. Tout ce qui tourne autour du Parc des Virunga est suivi avec beaucoup d’attention en Belgique. Ce parc, le plus ancien d’Afrique, fondé en 1925 sous le nom de "Parc Albert", fait toujours l’objet d’une attention spéciale de la part de la famille royale et de la noblesse belge. C’est d’ailleurs, le Chevalier François-Xavier de Donnéa, président de la Commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants, mais aussi président de l’ONG African Conservation Fund, qui administre le Parc pour le compte de l’Institut congolais de la conservation de la nature (ICCN), qui a donné l’alerte.

 

Au micro de la Radio belge RTBF, il n’a pas écarté la possibilité que de Mérode ait pu être la cible d’un groupe rebelle qui sévit dans le parc, soit un groupe Mai Mai, soit les Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR). Mais il a aussi relevé une « coïncidence extrêmement troublante », dans un entretien avec le quotidien bruxellois La Libre Belgique. « M. de Mérode venait de déposer, auprès du Procureur de la République à Goma, un dossier compromettant, résultant de mois - voire d’années - d’enquête sur Soco International », a déclaré Donnéa, faisant allusion à l’obtention, par cette firme britannique, d’un permis d’exploration qui empiète sur le territoire du Parc, en contravention avec les engagements internationaux du Congo et la loi congolaise. Dans le passé, cette contradiction a d’ailleurs valu à Kinshasa les protestations de l’Unesco qui a classé le Parc au Patrimoine de l’Humanité 

 

Une chose est sûre : Soco International a de l’influence dans la région. Elle mène un lobbying actif qui s’est traduit par des manifestations de soutien à l’exploitation pétrolière et par le soutien des 40 députés du caucus du Nord-Kivu à l’Assemblée nationale congolaise. Ce n’est pas la première fois qu’un responsable du Parc connait des ennuis. En septembre 2013, Radio-Okapi, subventionnée par l’ONU avait rapporté la détention au cachot pendant cinq jours du conservateur chef du secteur centre du parc national des Virunga, Rodrigue Mugaruka Katembo par l’Agence nationale des renseignements à Goma. Cette incarcération fut consécutive à l’arrestation de Mugaruka par des militaires, parce qu’il s’était opposé à la pose d’une antenne téléphonique par Soco dans le parc. Le motif officiel de son arrestation était son « opposition aux ordres de la haute hiérarchie de l’Etat », avait indiqué un responsable hiérarchique de l’ICCN.

 

Un film documentaire intitulé “Virunga”, œuvre du réalisateur britannique Orlando von Einsiedel, présenté en avril au Festival Tribeca de New York qui décrit la lutte de de Mérode et des éco-gardes pour protéger le parc contre les milices et les rebelles montre, avec des caméras cachées, comment des partisans de Soco ont essayé de corrompre des gardiens. Une autre scène montre Vianney Kazarama, porte-parole du groupe rebelle M23, démantelé fin 2013, qui reconnait avoir reçu de l’argent pour laisser le personnel de Soco, traverser le parc.

 

Mais face à Soco, une partie de la société civile du Nord-Kivu se mobilise. Des représentants de sept associations ont manifesté le 24 mars dernier à Goma contre l’exploitation du pétrole dans le Parc, lors du passage du premier ministre Augustin Matata. Parmi les contestaires, figurent les représentants des  7000 pêcheurs du village de Vitshumbi.


Dès le 16 avril, Soco a réagi, condamnant, sur son site internet, l’attaque contre de Mérode, affirmant « 
ne pas excuser la violence sous toutes ces formes » et indiquant que « toute suggestion associant Soco à ce crime est complètement infondée, diffamatoire, et extrêmement inappropriée ». Le 18 avril, Soco a également réfuté les allégations contenu dans le film de von Einsiedel, produit, selon la compagnie, par des « détracteurs, qui, par conséquent, ne donnent pas une représentation objective des faits entourant les opérations de Soco ».

 

La société pétrolière décrit son comportement comme responsable et respectueux de l’environnement. Tout en annonçant une prochaine prospection sismique du lac Édouard, au nord du Parc, elle affirme que les forages, si redoutés par les défenseurs de l’environnement, ne sont pas prévus à ce stade de l’exploration et affirme aussi qu’elle ne mènera jamais d’opérations dans le sanctuaire des gorilles, dans les volcans et dans la forêt équatoriale des Virunga. Soco dit aussi avoir financé des projets en faveur des communautés locales pour près d’un millions de dollars.

 

Le 20 avril, Emmanuel de Mérode a calmé un peu le jeu dans une déclaration publiée sur le site du parc, rappelant que le genre d’attaque dont il a été l’objet n’est pas malheureusement un incident rare dans le parc. Il se dit confiant dans l’enquête diligentée par les autorités congolaises et, prudent, dit n’avoir aucune indication quant au commanditaire de l’attentat, priant tout le monde de s’abstenir de spéculations à cet égard.

 

En attendant, la controverse sur la pertinence ou non de l’exploration dans le parc se poursuit. Au Royaume uni, Soco fait l’objet d’une plainte introduite en octobre 2013 devant le Point national de contact de l’OCDE par le Fonds mondial pour la nature (WWF) qui l’accuse de mener une exploration « illégale ».Une conciliation va être tentée dont l’enjeu, en cas d’échec, pourrait être de voir Soco encourir le reproche de ne pas avoir respecté les normes de l’OCDE, ce qui pourrait entraîner un déficit important d'image pour cette firme.

 

Mais l’obstination des défenseurs de l’environnement irritent les officiels congolais. Il règne chez eux un vaste consensus autour du droit souverain, disent-ils, qu’a le Congo à évaluer son potentiel pétrolier afin de décider en connaissance de cause s’il veut ou non s’engager dans son exploitation et revoir les limites du parc.

 

Deux éléments incitent tout particulièrement Kinshasa à faire le gros dos. Le premier est la décision prise par l’Ouganda voisin qui partage avec le Congo les mêmes nappes pétrolifères du Graben Albertin, d’aller de l’avant dans l’exploitation du pétrole, évalué à 3,5 milliards de barils. Le second est celle prise par le parlement de l’Équateur en octobre 2013 d’autoriser la prospection pétrolière dans le parc national de Yasuni après le constat fait par le gouvernement de ce pays que les promesses de compensation faites par la communauté internationale en échange du renoncement à l’exploitation des gisements contenues dans ce territoire, n’ont pas été tenues.

François Misser