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juin 2016 

 

 

EGYPTE

  

Bien en deçà des ambitions affichées

 

 

 

En dépit des grands projets annoncés par le Président al-Sissi l'année dernière, la croissance économique reste en deçà des attentes en Égypte. Les perspectives pour l'année 2016 ont d'ailleurs été revues à la baisse.

 

L'insécurité, le terrorisme et son revers, la répression tout azimut mise en œuvre par le régime, ont fortement entamé l'image de l'Egypte. Ils pèsent désormais bien plus lourdement sur l'économie égyptienne qu'on pouvait s'y attendre voici un an. En septembre de l'année dernière, le FMI pronostiquait encore une croissance de 4,3% pour l'année 2016. En avril de cette année, le Fonds monétaire a ramené cette prévision à 3% seulement.

 

Détérioration des perspectives de croissance

 

Au vu des récents événements, et notamment de l'accident du vol 804 de l'Airbus d'EgyptAir qui s'est abimé en mer le 19 mai avec 66 personnes à bord, il se pourrait que cette prédiction soit encore bien trop optimiste. Car l'hypothèse d'une défaillance de la part de la compagnie égyptienne est peut-être encore pire que la révélation, par les boites noires de l'appareil d'un acte terroriste. L'incompétence ne pardonne pas.

 

Le tourisme qui assure une grande partie des ressources en devises a déjà été divisé par trois au premier trimestre de cette année, par rapport au premier trimestre 2015 où il commençait juste à se redresser. Or cet effondrement des revenus est directement lié, déjà, au crash de l'avion russe qui s'était abimé dans le Sinaï le 31 octobre 2015, causant 224 morts.

 

La pression de ces événements sur la balance égyptienne des paiements est d'autant plus forte que les autres postes de la balance courante, en dehors du tourisme, ne rapportent pas autant qu'attendu. Ainsi le canal de Suez, en dépit de son doublement inauguré en aout 2015, a-t-il fini par pâtir de l'atonie du commerce mondial des marchandises.

 

Les transferts des travailleurs égyptiens installés à l'étranger sont également menacés par le retournement de la conjoncture dans les pays du Golfe, où nombre d'entre eux ont trouvé des emplois depuis des décennies. Les Égyptiens employés en Libye, le plus souvent dans l'agriculture, ont aussi souffert de l'instabilité dans ce pays voisin.

 

En conséquence, les réserves de change ont fondu et, en mars, la Banque centrale a dû procéder à une dévaluation de 13% de la livre égyptienne. Au total, cette monnaie a perdu 25% de sa valeur depuis janvier 2015, ce qui contribue à la hausse des prix. L'inflation s'établit à hauteur de 11% par an, ce qui réduit d'autant les salaires réels et entretient une grogne populaire croissante, surtout dans la jeunesse qui souffre, de surcroit, d'un fort taux de chômage.

 

Les réserves de change sont dans une situation critique depuis 2013, année où elles sont tombées nettement en dessous du seuil de soutenabilité, estimé à trois mois minimum d'importation de biens et services. Sans l'aide internationale (principalement du Qatar du temps du président islamiste Morsi, puis des autres pays du Golfe qui soutiennent le régime Al Sissi), l'Egypte post-révolutionnaire aurait été placée en défaut de paiement. Et les pénuries dont souffre la population auraient été encore plus lourdes de conséquences…

 

L'aide internationale et ses contreparties

 

Depuis le 3 juillet 2013, date du renversement du président Mohamed Morsi par l'armée égyptienne, l'Egypte a reçu 25 milliards $ en provenance d'Arabie saoudite, des Émirats Arabes Unis et du Koweït, sous forme de dons, de prêts à conditions douces ou de livraisons de gaz à prix d'ami…

 

Au mois d'avril 2016, les États du Golfe ont placé 6 milliards $ à la Banque centrale d'Egypte, ce qui a permis de faire remonter le niveau des réserves de change, mais de façon purement temporaire, puisque la position extérieure du pays a déjà recommencé à se dégrader.

 

En ce même mois d'avril, l'Arabie saoudite a mis en place, pour l'Egypte, un fond d'investissement doté de 16 milliards $. Ces financements devraient notamment permettre la construction d'un pont gigantesque, de 32 km, sur la Mer rouge, pour relier les deux pays. Mais l'aide saoudienne ne va pas sans contreparties… En effet, l'Egypte a dû, au même moment, céder deux iles de la Mer rouge à l'Arabie (Tiran et Sanafir), un geste en grande partie symbolique, mais qui a provoqué une vague de mécontentement sans précédent jusqu'au sein de l'armée égyptienne.

 

Les appels aux manifestations du mois d'avril et mai sont nés de la rencontre entre les plus fervents patriotes égyptiens (inconditionnels de Sissi jusqu'alors), les cercles d'intellectuels critiques à l'égard du régime (dont un nombre croissant de journalistes) et une partie de la population désabusée du Caire. Cette jonction a été évitée par des arrestations, massives et préventives, d'opposants potentiels, puis endiguée par les lourdes condamnations à des peines de prison (de 2 à 5 ans) infligées à quelque 152 personnes accusées d'avoir, malgré tout, participé à des manifestations interdites.

 

En définitive la rétrocession des deux iles à l'Arabie saoudite a été annulée le 21 juin par la haute cour administrative d'Egypte. Et la plupart des condamnations de manifestants à des peines de prison ferme ont été commuées en amendes en cour d'appel.

 

L'avenir de l'aide et des capacités d'endettement

 

Quoi qu'il en soit, nombreux sont ceux qui se demandent si les pays du Golfe, confrontés à la baisse de leurs recettes pétrolières pourront maintenir longtemps le rythme de leur soutien massif aux réserves de change égyptiennes.

 

Quant aux autres partenaires, occidentaux, de l'Egypte, ils semblent peu pressés de tenir les promesses d'investissement faites l'année dernière, lors de la conférence internationale de Charm el Cheikh, en mars 2015. Cette conférence de trois jours sur les bords de la mer Rouge avait réuni plus de 22 chefs d’Etat et 3 500 participants, prenant alors des allures de plébiscite international pour le président égyptien, au sommet de sa popularité. Des contrats de l'ordre de 36 milliards de dollars, conclus avec des partenaires du monde entier, avaient été annoncés à cette occasion.

 

Mais le doute qui s'est insinué, depuis, sur la solvabilité de l'Etat égyptien à moyen terme, a rafraichi l'enthousiasme de bien des investisseurs potentiels. Avec une dette qui dépasse déjà les 90% du PIB, la marge de refinancement du gouvernement est étroite. Or le déficit du budget de l'Etat dépasse déjà les 11% du PIB et l'assainissement des finances publiques sera une œuvre de longue haleine.

 

En effet, les mesures d'économie annoncées (comme la réduction des subventions au prix de l'énergie sur le territoire national) et les nouvelles mesures fiscales envisagées, comme l'introduction de la TVA, ne régleront pas de sitôt le problème de fond, dû à la structure des dépenses courantes de l'Etat égyptien.

 

Les charges incompressibles du budget sont particulièrement élevées en Égypte : le poids du service de la dette, celui de la masse salariale de la fonction publique (dont l'armée et les dépenses d'armement) et les transferts sociaux représentent près de 80% des dépenses publiques. N'oublions pas que l'Egypte est la première puissance militaire du continent africain, quelle est, de surcroit, dirigée par des militaires et que, en définitive, ce statut lui coute très cher !

 

L'espoir d'une nouvelle rente gazière

 

L'événement le plus attendu est l'entrée en production du vaste gisement de gaz découvert en méditerranée par la compagnie italienne ENI en aout 2015. Situé à une centaine de kilomètres des côtes de l’Egypte, ce gisement est le plus important découvert à ce jour en méditerranée, dépassant même la taille de "Léviathan", le gisement mis à jour au large d’Israël en 2010 mais qui, lui, fait l’objet d’un litige entre l’Etat hébreu et le Liban.

 

Baptisé "Zohr", ce nouveau champ géant renfermerait 850 milliards de mètres cubes, l’équivalent de 5,5 milliards de barils de pétrole, de quoi satisfaire les besoins énergétique de l'Egypte durant de longues années. La production devrait commencer en avril 2017 et atteindre son rythme de croisière en 2019.

 

Pour l'Egypte, qui est devenus importateur nette d'hydrocarbures et dont la production d'électricité dépend à 90 % du gaz naturel, c'est une vraie bouée de sauvetage. D'importantes coupures d’électricité – comme la panne géante intervenue au  Caire en septembre 2014 – frappent régulièrement le pays, et peuvent même avoir des conséquences politiques majeures. Rappelons que ces pannes récurrentes ont été l’une des causes de l’impopularité du président islamiste Mohamed Morsi.

 

La mise en production de "Zohr" devrait aussi alléger le déficit de la balance commerciale égyptienne. Selon le journal en ligne Ecofin, trois sources commerciales ont affirmé qu'en juin, EGAS (la compagnie publique égyptienne en charge du gaz naturel) a acheté 10 cargaisons de GNL auprès du Néerlandais Trafigura et une autre chez PetroChina, la demande énergétique devenant de plus en plus forte dans le pays. De plus, EGAS a récemment déclaré qu’elle envisage d’importer entre 110 et 120 cargaisons de GNL, l’année prochaine.

 

Néanmoins les besoins énergétique de l'Egypte sont tels que ce pays a peu de chance de redevenir, comme par le passé, un important exportateur d'hydrocarbures.

 

Cette découverte pourrait, cependant, relancer l'intérêt des compagnies pétrolières internationales pour la prospection en Égypte. Mais là, comme ailleurs, l'enthousiasme des partenaires est douché par les difficultés financières de l'Etat égyptien. Les arriérés dus aux compagnies seraient de l'ordre de 3 milliards $ !

 

La réalité de l'économie égyptienne s'oppose donc, implacablement et de façon obstinée, aux grandes ambitions du président al Sissi. Mais celui-ci sait qu'il pourra se permettre de tordre cette réalité encombrante tant qu'il sera dans une position géostratégique majeure au Proche-Orient. A contrario, le règlement d'un certain nombre des conflits de la région (dont celui de la crise libyenne) pourrait lui être néfaste, s'il apparait moins incontournable qu'il le pensait.