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février 2015 

 

GOLFE

  

Des marchés moins porteurs ?

 

 

Il est évident que les pays du Golfe sont affectés par la baisse du prix du baril. Mais jusqu'à quel point ? Quels sont ceux que l'on peut retirer de la liste des "marchés porteurs" durant la période des cours assez bas qui se profile, même si le pétrole a récemment rebondi au-dessus du plancher des 60 $ ? Et cette situation va-t-elle avoir des effets sur les pays voisins, comme l'Egypte, la Jordanie ou le Yémen, dont nombre de ressortissants travaillent dans le Golfe, ce qui leur permet de transférer, globalement, plusieurs milliards de dollars vers leur pays d'origine ?

 

Selon un rapide calcul des finances publiques de l'ensemble des pays du CCG (Conseil de Coopération du Golfe), il suffirait que le prix du baril se stabilise, cette année, autour d'une moyenne de 65 $, ce qui n'est pas encore acquis, pour que cette zone passe d'une situation budgétaire très largement excédentaire à un déficit de l'ordre de 5 % des PIB cumulés des 6 pays qui la composent.

 

Les deux pays les plus touchés sont Bahreïn et Oman, pour trois raisons : l'excèdent de leur balance des paiements est fragile (il nécessite, pour le premier, un baril à 66 $ et, pour l'autre, un baril à 87 $), leur seuil d'équilibre budgétaire est encore plus élevé (respectivement 125 $ et 100 $ le baril) et leurs réserves de change sont nettement plus faibles que celles des autres pays du Golfe. Si Bahreïn n'avait pas prévu des réformes fiscales conséquentes, son déficit budgétaire atteindrait, cette année, 10% de son PIB. Du fait des mesures d'ajustement annoncées, ce déficit devrait néanmoins atteindre 5,3 % du PIB, toujours dans l'hypothèse assez optimiste d'un baril moyen à 65 $ en 2015. Oman n'a pas encore modifié sa loi de finances, ce qui laisse craindre un déficit fleuretant avec les 12 % de son PIB. Sans surprise ces deux pays viennent d'être rétrogradés par l'agence Standard and Poor's, Bahreïn en BBB- et Oman en A-.

 

A l'autre extrême, le Koweït et le Qatar font figure de privilégiés. Le seuil d'équilibre budgétaire du Koweït n'est que de 54 $, son seuil d'équilibre externe ne dépasse pas 33 $, et il bénéficie d'un important fonds souverain. Pour sa part, le Qatar équilibre son budget avec un baril à moins de 60 $, sa balance des paiements avec un baril à moins de 58 $ et ses avoirs de par le monde sont aussi élevés que fortement diversifiés. De ce fait S & P maintint, dans les deux cas, leur note à "AA".

 

L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis sont dans une situation un peu intermédiaire. Leurs budgets respectifs vont tomber dans le rouge cette année, même après plusieurs mesures d'ajustement :

- 1,9 % du PIB pour l'Arabie saoudite qui a prévu des réformes assez conséquentes de sa fiscalité ordinaire et une augmentation des prix de l'énergie sur son marché national ; sinon, le déficit aurait frôlé les 7 % de son PIB ;

- 3,7 % du PIB pour les EAU qui semblent avoir moins vite réagi que Riyad, leur prix d'équilibre budgétaire pour 2015 n'étant que de 77 $ le baril, contre une anticipation de 106 $ pour l'Arabie saoudite.

Par contre, ces deux pays devraient conserver un excédent de leur balance des paiements, ce qui leur assurera de nouvelles accumulations de réserves.

 

Très logiquement, les grands chantiers du Koweït et du Qatar ne seront, selon toute probabilité, pas affectés, cette année, par la chute des prix des hydrocarbures. Le Qatar poursuit - comme si de rien n'était - ses grands travaux pour accueillir la Coupe du monde de foot en 2022 et le Koweït vient de lancer un nouveau programme d'investissements publics.

 

Ce plan sur cinq ans, qui vient d'être voté par le Parlement du Koweït, porte sur 103 mds d'euros. Il vise à relancer la croissance du PIB et à lutter contre le chômage en créant, notamment, des emplois dans le secteur privé pour les nationaux. Des responsables du Haut Conseil au plan ont précisé, lors des débats parlementaires, que la part du secteur privé dans l'économie devait passer de 26,4 % à 41,9 %. Parmi les projets inscrits dans ce plan figurent, entre autres, la construction de 45 000 logements, un vaste réseau de transports urbains et de chemin de fer, ainsi qu'un grand nombre de projets pétroliers et pétrochimiques, dont une nouvelle raffinerie. Selon la ministre d'Etat au plan et au développement du Koweit, Hind Al-Sabeeh, son pays ambitionne, en effet, de devenir un centre financier et un acteur régional clé d'ici 2035.

 

Dans un tel contexte, le risque serait plutôt, à moyen terme, celui d'une trop grande confiance en la remontée prochaine des ressources pétrolières et gazières.

 

 

Effets collatéraux sur les pays voisins

 

Le CCG est le premier employeur du monde de travailleurs migrants. Ceux-ci représentent approximativement la moitié de la population globale de la zone. De ce fait, le CCG est aussi le principal expéditeur mondial des flux de fonds privés des migrants vers leur pays d'origine : ceux-ci sont estimés à 90,7 mds $ (2013) et encore ne s'agit-il là que des transferts déclarés ; par comparaison les flux sortants des États-Unis au même titre n'atteignent que 53,6 mds $ (déclarés).

 

La plus grosse partie de ces  transferts des travailleurs migrants vont vers l'Asie du Sud, d'où sont originaires la grande majorité des travailleurs étrangers installés dans le Golfe. Mais une partie non négligeable de ces flux se dirige aussi vers les autres pays de la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord) qui reçoivent plus de 20 mds $ par an, dont la moitié en provenance d'Arabie Saoudite. Le deuxième gros pourvoyeur de ces fonds est la fédération des Émirats arabes unis, suivie du Koweït, puis du Qatar.

 

Les trois premiers bénéficiaires de la région sont l'Egypte, la Jordanie et le Yémen. C'est une manne financière indispensable pour leur balance des paiements. 86 % des envois de fonds reçus par le Yémen proviennent du CCG, 73 % de ceux reçus par l'Egypte et 66 % de ceux reçus par la Jordanie. Le Maghreb est beaucoup moins concerné : seuls 3,4% de ces flux vers la Tunisie viennent du Golfe et seul 1,3 % dans le cas du Maroc. La majorité des transferts privés de la diaspora maghrébine proviennent d'Europe.

 

Peut-on néanmoins craindre une baisse de ces transferts de fonds du fait de la baisse du prix du baril ? Plusieurs études permettent d'en douter. Les tendances du passé indiquent en effet une faible corrélation entre les cours pétroliers mondiaux et les transferts privés hors du Golfe. Pour la Banque mondiale, un recul de ces flux est très peu probable, tous au plus une décélération.

 

Les migrants resteront encore longtemps indispensables dans les pays du Golfe, même si les plus peuplés d'entre eux tentent de nationaliser quelques emplois du secteur privé, afin de limiter le chômage des jeunes et d'éviter un gonflement de la masse salariale du secteur public.

 

Cependant, certains pays tentent de tirer profit des transferts des immigrés qu'ils emploient. C'est ainsi que les Émirats arabes unis ont mis en place une taxe sur ces envois de fonds. Une généralisation des ce type de mesure pourrait freiner les recrutements de migrants. Mais les grands chantiers qui se poursuivent au Koweït, au Qatar et en Arabie saoudite nécessiteront toujours une main d'oeuvre abondante.

 

D'une façon plus générale, ce n'est pas cet aspect des dommages collatéraux sur les pays voisins du CCG qui est à craindre, plutôt une baisse massive des aides publiques issues de pays du Golfe. Celles-ci avaient beaucoup augmenté ces dernières années, essentiellement pour des raisons politiques, dépassant les 10 mds $ par an. Elles pourraient baisser de plusieurs milliards dès cette année.