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 mai 2011

Libre opinion

 

Israël face aux révolutions arabes

 

 

Les révolutions arabes ont ébranlé toutes les certitudes géopolitiques dans la région du Proche-Orient et ont remis les compteurs à zéro après un demi-siècle d’échec arabe et de domination israélienne. La remise en cause est générale aussi bien dans les relations arabo-israéliennes que dans les relations israélo-occidentales ; les pays occidentaux, notamment les États-Unis, furent leurs soutiens inconditionnels en dépit de sa nature coloniale, comme l'ont confirmé les Nations Unies elles-mêmes.

Les crimes de guerre commis contre les Palestiniens (cf. les rapports de l’ONU) n’ont pas ébranlé le soutien indéfectible de l'Occident à la cause israélienne. Mais les révolutions arabes ont fondamentalement modifié la stratégie des uns et des autres car les intérêts changent de camp et la démocratie dans les pays arabes montre - est-il nécessaire de le rappeler – qu’elle n’est pas compatible avec la domination violente : cela concerne aussi bien les dictatures arabes que la violence d’Israël à l’égard des Palestiniens et de ses voisins arabes.

 

 

Le monde arabe et Israël après les Révolutions

 

La première cassure arabo-israélienne vient de la révolution égyptienne qui, du jour au lendemain, a transformé l’Égypte de pays ami intime en un pays ennemi. Toutes les actions menées depuis deux mois par le nouveau gouvernement égyptien vont à l’encontre des intérêts israéliens. D’abord, la décision de réviser le contrat de vente de gaz à Israël (prix de vente largement inférieur au prix du marché mondial) et de juger les responsables de ce fiasco économique. Ensuite, l’ouverture totale et permanente du passage de Rafah entre Gaza et l’Egypte, seule frontière palestinienne non contrôlée par Israël.

 

Par ailleurs, le traité de paix de camp David est remis en cause parce qu’Israël ne l'a jamais respecté dans sa totalité. Enfin, l’Egypte révise, en profondeur ses relations avec l’ennemi juré d’Israël à savoir l’Iran ; son  premier acte a été l’autorisation donnée aux navires de guerre iraniens (février 2011) de traverser le canal de Suez malgré l’opposition d’Israël et de Washington. Ensuite, l’Égypte a déclaré son intention de rétablir des relations diplomatiques avec l’Iran dans les plus brefs délais. Enfin, ces deux pays ont travaillé ensemble pour réunir les factions palestiniennes et leur faire signer l’accord de réconciliation du 3 mai dernier. Et c’est là, la deuxième mise en cause fondamentale des relations arabo-israéliennes.

 

Le 3 mai, Hamas et le Fatah (anciennement frères ennemis) ont signé, en grande pompe, un accord de réconciliation au Caire sous la bénédiction de l’Égypte et de l’Iran, chose inimaginable, il y a trois mois. Celui-ci doit conduire à la création d’un gouvernement d’union nationale, face à Israël, et la préparation d’élections en 2012. Les réactions israélienne et américaine hostiles ne se sont pas fait attendre, sans pourtant parvenir à infléchir la volonté de Mahmoud Abbas d’aller de l’avant malgré sa dépendance politique, diplomatique et économique à ces deux pays. Il est vrai que la volonté d’union des Palestiniens était très forte et les différentes manifestations, aussi bien à Gaza qu’en Cisjordanie, l’ont montré.

 

Les autres pays arabes proches d’Israël se font plus discrets dans leur soutien à Israël, notamment la Jordanie, les pays du Golfe et le Maroc. Leur soutien à la cause palestinienne ne peut que se renforcer au risque de suivre, sur le chemin de la déchéance des régimes égyptien et tunisien. Quant à la Syrie, que le régime actuel reste ou disparaisse, le front anti-israélien devrait en sortir renforcé.

 

En tout état de cause, les nouveaux régimes arabes issus des Révolutions, s’ils ne sont pas plus belliqueux – ils n’ont pas les moyens matériels et militaires d'une politique de cette nature - seront moins perméables aux injonctions occidentales, plus sévères à l'égard des États-Unis et de l'Europe sur la question palestinienne. De fait, cela commence déjà à se voir.

  

Perception israélienne des Révolutions arabes

 

Les Révolutions arabes ont pris Israël au dépourvu et l'ont déstabilisé dans ses repères stratégiques. « Le printemps arabe risque de virer à l'hiver iranien », formule-choc lancée récemment par le Premier Ministre israélien, Benjamin Netanyahu, résume toute l’inquiétude d’Israël de se voir entouré de régimes démocratiques ramenant au pouvoir des gouvernements qui lui sont logiquement et fondamentalement hostiles. Et les signes sont nombreux comme nous venons de le voir.

 

La réaction des Israéliens fut rapide ; mais les méthodes utilisées sont redondantes et trop rébarbatives pour être prises au sérieux, même par leurs fidèles soutiens comme les États-Unis. Ils utilisent  le spectre d'une Cisjordanie qui pourrait devenir un sanctuaire pour des « attaques terroristes » du Hamas visant le cœur d'Israël. Ils ont présenté déjà ce scénario catastrophe à Londres, à Paris et à Washington. Il n’est pas sûr que leur cause soit entendue sauf peut-être chez les faucons du Congrès américain, car cela équivaudrait à accepter un nouveau Munich. En effet, les Israéliens ont fait fi, depuis plusieurs années, de tous les « conseils » de leurs amis pour avancer dans les négociations avec Mahmoud Abbas et geler la colonisation. L’inquiétude en Israël est générale ; elle concerne tout autant les politiques que les populations. Selon un récent sondage, près des deux tiers des Israéliens estiment que les Révolutions arabes n'annoncent rien de positif pour leur pays. Au vu des évolutions actuelles, il semble qu'ils n'aient pas tort.

  

L'alliance avec l'Occident en question

 

Si les prémices de changement d’attitude occidentale datait de plusieurs années (à cause  de la colonisation), l’année 2009 (décembre 2008 – janvier 2009), date du massacre de Gaza (1 400 morts, la plupart étant des civils dont 313 enfants et 116 femmes) qualifié de crime de guerre par l’ONU, consacre sérieusement un début de remise en cause de l’aide et du soutien inconditionnels à Israël. Même la France, dont le Président Sarkozy a apporté un  soutien indéfectible à cet État, prend alors un peu ses distances.

 

Les raisons sont multiples : d’abord, la situation est devenue insoutenable en raison de la violation permanente des plus élémentaires droits de l’homme dans ce pays ; ensuite, l’opinion publique occidentale, façonné par les médias, trouve d’autres sources d’information notamment des ONG moins liées à Israël, les « coups de gueule » de certains hommes politiques intellectuels comme Stéphane Hessel (avec son ouvrage Indignez-vous) et bien sûr, Internet et les réseaux sociaux dont facebook.

 

Cette « déconnexion » Occident- Israël, et, par conséquent, ONU-Israël va davantage faire peur à cette dernière que toutes les armées arabes réunies car elle délégitime toutes ses demandes, ses craintes et même son existence même puisque Israël est une création de l’ONU. « Le plus grand danger, c'est la délégitimation, qui va au-delà de l'isolement, car elle touche à l'existence même de notre État. Pour Israël, c'est comme un second front, peut-être plus inquiétant qu'une menace militaire » selon Oded Eran, directeur de l'Institut pour les études nationales de sécurité.

 

Mais l’alliance la plus suivie et dont l'évolution inquiète le plus Israël  est celle avec les États-Unis. Il est vrai que ces derniers luttent, contre vents et marées, sur tous les fronts pour soutenir Israël. Mais la question qui se pose aujourd’hui dans le monde et même en Israël est : Pour combien de temps ? On a vu, à plusieurs reprises, ces derniers temps, l’agacement américain devant tant d’intransigeance israélienne. Est-ce là un signe précurseur de changement de politique et de stratégie à l’égard de ce pays ? Sûrement, disent la plupart des analystes politiques parce que les intérêts stratégiques des États-Unis priment sur tout le reste. Les preuves ne manquent pas. Washington a déjà abandonné sans sourciller leur plus fidèle allié, le Président égyptien Hosni Moubarak. En sera-t-il de même pour Israël ? Les Israéliens eux-mêmes l’envisagent déjà comme le relève un diplomate israélien : « En dépit de la solidité de nos liens avec Washington, nous devons nous aussi envisager que le soutien américain puisse nous faire défaut ».

  

L'aveuglement israélien

 

Devant ces bouleversements qui affectent fondamentalement l’avenir de l’État hébreux, les responsables israéliens restent silencieux et continuent leur politique agressive aussi bien contre les Palestiniens qu'à l'encontre des conseils amicaux de leurs soutiens occidentaux. La prise du pouvoir par les ultra-orthodoxes, les colons et les Israéliens d'origine russe a permis la prévalence d’une vision du monde axée sur la peur, la démonisation et le rejet, souvent raciste, de l'autre. Cette approche raciale du monde a conduit inéluctablement Israël vers le repli sur soi et aggravé ainsi son isolement sur la scène internationale. « Cette évolution, impensable il y a dix ans, démontre peut-être qu'Israël n'est pas encore parvenu à s'arracher du cœur les terreurs ancestrales de l'exil et de la tête les schémas de pensée du ghetto » comme le résume si bien Corinne Mellul de l'Institut catholique de Paris.

 

Cette ghettoïsation ou ce que Corinne Mellul, là encore, appelle l'entreprise d'auto-sabordage dans laquelle s'est lancé l'Etat hébreu, est de plus en plus visible. En effet, pour se prémunir contre ses ennemis (y compris ceux qui la critiquent même amicalement) proches et lointains, la solution envisagée par Israël est, d’une part, de faire la sourde oreille aux voix de sagesse, fussent-elles celles de ses meilleurs amis. D’autre part, elle s’entoure, sur le terrain, d’un mur de « sécurité » tout au long de ses frontières avec les pays arabes. Outre le mur construit avec les Palestiniens et celui en construction à la frontière égyptienne, le Premier ministre israélien envisage d'en construire un autre le long de la frontière avec la Jordanie comme il l’a confirmé récemment lors de sa visite au mur égyptien. Cette propension à se replier sur son pré-carré conduira les Israéliens à en faire, ensuite, autant aux frontières libanaise et syrienne. Mais les tenants de cette politique d’enfermement ont, peut-être, oublié que nous ne sommes plus au temps des remparts du Moyen-Age ; les missiles et les avions ne demandent pas la permission aux murs, quels que soient leur épaisseur, pour passer de l’autre côté d'une frontière.

 

*   *   *

 

Des voix censées s’élèvent en Israël et au sein de la diaspora juive dans le monde pour créer cette fois, un autre mur, celui de la paix. Des pétitions d’intellectuels, d’hommes d’affaires, d’anciens militaires et d’ONG sont signées et des appels à la raison sont lancés aux dirigeants israéliens pour permettre de créer, à l’amiable, un État palestinien, à côté de l’Etat Israélien. C’est la seule solution possible pour Israël et le peuple juif avant qu’il ne soit trop tard. Le jour où les Arabes forceront la main à Israël, l’exigence sera plus large, c’est-à-dire qu'elle s'entendra de toute la Palestine. Mais ces appels seront-ils entendus ? L’avenir nous le dira ; pour l'heure, l’extrémisme ambiant dans ce pays fait douter de cette issue paisible. Israël va droit dans le mur… au sens propre comme au figuré.

 

Hacène Benmansour