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octobre 2011

 

Libre opinion

 

Frileuse, l'Europe sera-t-elle "doublée" par les USA

dans les pays du printemps arabe ?

 

 

Alors que la France et l'Angleterre entendent engranger les fruits de leur engagement en Libye, l'Europe va-t-elle pouvoir trouver sa place en Méditerranée ? Les services de la Commission européenne ont abondé ces derniers mois en communiqués sur les montants alloués à la transition économique et politique en Méditerranée. Les États membres de l'UE ont affiché une unité de vue sur la nouvelle politique de voisinage. Mais tout cela suffit-il à faire une politique européenne post-Printemps 2011 ?

 

Ne s'agit-il pas davantage d'un "effet de loupe" sur des politiques, somme toute, bien insuffisantes et minimalistes par rapport aux besoins ? L'Europe donne l'impression de ne pouvoir ou vouloir proposer une posture ambitieuse après le printemps 2011. Elle risque de perdre les dividendes de ce dernier au profit d'autres puissances dont les États-Unis qui semblent vouloir délivrer un véritable Plan Marshall à la Tunisie et à l'Égypte. Décidément, "US can, Europe cannot" ! En mai 2011, les États-Unis ont déjà pris différentes mesures d’aide économique pour encourager la démocratisation du monde arabe sur le modèle de l'Europe de l'Est après la guerre froide et ce, pour un total de $ 4 mds destiné aux pays du Printemps arabe.

 

Les nombreux communiqués sur les montants alloués à la transition économique et politique des pays arabes ont pu donner l'impression que l'Europe mettait, enfin, les moyens nécessaires à la disposition des neuf pays sud-méditerranéens (MEDA). Ainsi, dans le cadre de l'Instrument européen de voisinage et de partenariat (IEPV), des ressources d'un montant de € 750 millions sont alloués sur 2011-2012 avec le programme SPRING ! Un élargissement du mandat de la BERD a été a accepté. Mais cette dernière ne devrait prêter que € 2,5 mds par an d'ici 2017, le temps que les pays bénéficiaires deviennent démocratiques ! Une enveloppe de € 8,7 mds a aussi été débloquée pour les neuf partenaires sud-méditerranéens sur 2007-2013 dans le cadre de la Facilité euro-méditerranéenne d'investissement et de partenariat (FEMIP), etc.

 

Force est de reconnaître que cette présentation statistique ne saurait, sur le fond, faire longtemps illusion. Les sommes sont modestes quand on sait que les besoins de financement des pays MEDA sont estimés, par la BEI, à € 300 mds d'investissements pour moderniser les infrastructures et les services publics.

 

Les montants dégagés découlent des outils existants sans qu'un instrument nouveau de type Banque euro-méditerranéenne (BEM) soit instauré pour signifier l'importance politique donnée à la relation euro-méditerranéenne. Plus grave encore, les Européens sollicitent les organismes qui permettent de mobiliser de plus larges capacités (FMI,  et BERD) mais qui, dans le même temps, ouvrent la porte à des États, notamment les États-Unis en Égypte (via une facilité de soutien du FMI de $ 3 mds sur cinq ans), qui ont des intérêts concurrentiels avec l'Europe dans la zone méditerranéenne. Plusieurs observateurs américains estiment que les États-Unis doivent faire de la transition en Égypte la priorité de la politique américaine au Moyen-Orient. De fait, Washington soutient les prêts du FMI et de la Banque mondiale à l'Égypte mais cette dernière a refusé, en juin dernier, pour des raisons politiques, un prêt de $ 3 mds de la part du FMI en dépit de négociations en cours depuis plusieurs semaines qui avaient abouti à des conditions avantageuses (taux de 1,5 %). Les États-Unis viennent également d'annoncer, ce 23 octobre, l'accélération des discussions pour un accord de commerce et d'investissement avec l'Égypte.

 

À l'heure de la crise de la zone euro, l'Europe ne peut faire que l'aveu de sa faiblesse financière. Elle n'a pas les mêmes ressources qu'en 1989, date à laquelle les pays d'Europe centrale et orientale se voyaient offrir la perspective d'adhérer à l'UE. Du reste, les pays sud-méditerranéens ne s'y trompent pas lesquels, comme la Tunisie, tentent, à la fois, d'obtenir des soutiens pour la création d'une BEM et d'adhérer à la BERD pour bénéficier des nouvelles opportunités de financement. Cette double démarche illustre, d'une certaine façon, la faible croyance dans les instruments existants pour financer la transition économique et politique des pays sud-méditerranéens et la nécessité d'obtenir des moyens plus adéquats face à une politique Euromed peu ambitieuse.

 

L'Europe n'aurait donc pas les moyens de cette politique. N'aurait-elle simplement pas de politique Euromed, n'ayant, en effet, rien à proposer ? Ni perspective d'adhésion, ni alternative crédible à la hauteur des enjeux. Dans ce contexte, elle réitère l'approche préconisée par les États-Unis, dans les années 1990, à savoir exporter la démocratie. Elle se cantonne à une stratégie court-termiste avec les prochaines échéances électorales en Tunisie et en Égypte et propose un régime plus libéral de visas. Elle devrait ouvrir, d'ici à la fin de l'année, des discussions en faveur d'accords globaux de libre-échange avec quatre pays (Égypte, Jordanie, Maroc et Tunisie), accords dont on sait aujourd'hui les limites et qui, dans tous les cas, ne sauraient être constitutifs, à eux-seuls, d'une politique euro-méditerranéenne à part entière. On est loin du changement de paradigme que recommandent les Parlementaires européens dans un rapport récent sur les politiques extérieures de l'UE en faveur de la démocratisation.

 

La seconde approche de l'UE, qui constitue tout autant une erreur stratégique, est de rester dans une logique de "captation" des ressources en Méditerranée à travers des projets transnationaux qui ne parviennent pas à emporter l'adhésion des pays producteurs d'énergie. Après le gaz, les phosphates et le pétrole, c'est dans le domaine des énergies renouvelables que cette politique s'exerce via des projets comme Desertec, le Plan solaire méditerranéen, etc. Qu'est-ce que l'Europe donne en échange ? C'est cette logique plus ou moins unilatérale qui a fait échouer le lancement de l'UPM (Union pour la Méditerranée). C'est cette même logique qui risque de faire échouer toute tentative de refondation de la relation euro-méditerranéenne.

 

Pendant ce temps, l'intergouvernementalisme européen progresse et les États-Unis et des puissances émergentes agissent, par d'autres moyens, discrètement mais aussi différemment. Les échanges commerciaux des États-Unis avec les pays de l'Afrique du Nord et du Proche-Orient sont à la hausse depuis 2009. Selon Ouided Bouchamaoui, président de l'Utica, le patronat tunisien, "les Américains, par exemple, sont de plus en plus nombreux à venir et ils viennent plus souvent qu'auparavant. Ils perçoivent mieux que les Européens ce qui se passe en Tunisie et veulent se positionner dans ce nouvel environnement. Ils nous ont exprimé un soutien clair (…). On sent un vrai intérêt des Américains, tandis que certains pays arabes et européens se montrent partenaires (Les Échos, 21 oct. 2011). "Les États-Unis sont très présents, tout comme la Chine, l'Inde et le Brésil. Les BRICS représentent aujourd'hui de 15 à 20 % des importations des pays arabes", selon Sébastien Abis (CIHEAM) (Les Échos, op. cit.).

 

Ce sont eux qui pourraient remporter à terme – quand les conséquences économiques et sociales des révolutions auront été surmontées – les principaux dividendes du Printemps arabe.

 

Corinne Vadcar