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novembre 2011 

Libre opinion

  

Mines sud-africaines

 Sursaut populaire face aux atteintes à l'environnement

 La filiale d'un groupe français prise la main dans le sac

 

 

 Imerys, numéro 1 mondial dans la branche des minéraux pour céramiques et réfractaires, envisage de réactiver une petite mine d’andalousite connue sous le nom de site Anref, près de Groot Marico (dans une province du Nord Ouest de l’Afrique du Sud), dont le groupe a obtenu le permis de prospection, en 2006, sans que les populations locales en aient été informées. Finalement, sous la pression de l’avocat des communautés concernées, Tony Richard, la Samrec, filiale sud-africaine du français Demrec qui appartient au groupe Imerys, a dû s’expliquer sur les retombées environnementales du projet. Ce qui a donné lieu, le 10 octobre, à Groot Marico, à une réunion en tout point surréaliste, animée par Salome Venter, une consultante du cabinet Shangoni Managements Services, mandatée par Samrec.

 

Le projet minier y a été présenté comme une opération « d’amélioration des conditions sociales » de la communauté noire locale. Mais il n’emploiera « pour le moment » que 15 personnes et n’aura, pour toute technologie, que des pelles et des brouettes - la terre ainsi extraite étant ensuite emmenée par camions à plus de 300 kms de là pour y être traitée… Selon le plan environnemental présenté, il n’utilisera tout simplement pas d’eau, et la contamination de l’air ne pourrait correspondre qu’aux 15 pelles et brouettes mentionnées précédemment…  

 

Il ne s’agit pas d’un canular mais d’un aperçu des propos de Salome Venter ! Cependant, étaient présents, à cette réunion, aux côtés de l’avocat Tony Richard, une trentaine de membres de plusieurs organisations de défenses des droits environnementaux de Groot Marico beaucoup mieux informés de leurs droits que les organisateurs du débat ne s’y attendaient.

 

Parmi les irrégularités accumulées par Samrec, ils ont ainsi noté le non respect du délai de 30 jours pour la tenue de toute consultation publique concernant le plan de gestion environnementale de tout projet minier : les résidents de Groot Marico n’ont été avertis que 10 jours auparavant par un  tract photocopié et placé dans leur boite aux lettres. Et surtout, la Samrec n’a jamais répondu à la moindre question de l’avocat de Groot Marico au sujet de la conformité du projet sur l’ancienne mine Anref par rapport à la législation sud-africaine sur l’eau.

 

Juste avant la réunion du 10 octobre, Tony Richard avait tenté de dissuader Salome Venter de se lancer tête baissé dans une situation aussi irrégulière (ne serait-ce qu’en raison de ces deux infractions). Peine perdue. Pendant plus de deux heures, Mme Venter et son assistante ont accumulé les incohérences. Du coup, leurs propos ont été jugés carrément insultants par une audience infiniment mieux préparée que ne l’avait visiblement envisagé les envoyées de Shangoni.

 

Les principales questions ont été posées en vain : quelle sera la véritable utilisation de ressources hydrologiques sur le très fragile écosystème de la rivière Marico ? Qu’en est-il des risques de contamination de nappes phréatiques ? Que dire du fait que la mine Anref se trouve, en fait, dans un site historique ? La mine étant tombée en désuétude, quelle est son statut légal aujourd’hui par rapport à Samrec ? Samrec va-t-elle réhabiliter cette ancienne mine abandonnée et remblayer les excavations toujours béantes et héritées de l’ancien propriétaire qui était Anglo-American ? Comment Samrec peut-elle présenter ce projet comme étant « d’amélioration des conditions sociales » alors que la communauté noire de Koffiekraal, près de Groot Marico comporte quelques 10 000 habitants et un taux de chômage qui dépasse largement les 50 % ? Et surtout que veut dire « pour le moment » ? Qu’est-ce qui viendra ensuite ?

 

A aucune de ces questions l’équipe de Shangoni n’a été capable de répondre. Plusieurs membres du public se sont indignés  déclarant qu’on « insulte leur intelligence ». Encore plus gênant : la projection d’une carte montrant le site de prospection demandé par la Samrec : environ 30 fois plus grand que le site proprement dit de l’ancienne mine Anref, et dont un grand triangle, au Sud de la mine originale, jouxte 2 réserves naturelles.  

 

Comment un numéro 1 mondial peut-il tenter d’imposer aussi grossièrement un projet minier en dépit de la législation en vigueur et à l’encontre des intérêts environnementaux, sans parler du bon sens, d’une communauté locale, et en se masquant à chaque fois derrière « 15 pelles et brouettes,  pour le moment » ?

 

 Les liens entre Shangoni et l'industrie minière

 

En général la conscience des droits environnementaux est embryonnaire en Afrique du Sud : les juristes spécialisés dans le droit environnemental travaillent pratiquement toujours dans des organisations qui légitiment les projets miniers et non l’application rigoureuse des législations en vigueur. Le secteur minier a été, au cours des 17 années de gouvernements ANC, la locomotive économique du pays, conçu comme le moyen le plus rapide de faire émerger une classe d’affaire certifiée « BEE » - promotion économique de la communauté noire.

 

Ce choix macro-économique explique aussi la léthargie des pouvoirs publics et de l’administration vis-à-vis des ambitions des compagnies minières. Il y a donc une convergence d’intérêts tacite entre mines, sociétés de conseil environnemental et administration publique – et ce, au détriment des droits environnementaux des communautés concernées.

 

Shangoni, le groupe responsable du dossier environnemental présenté au public de Groot Marico et gérant les démarches auprès du département des mines et ressources (DMR) de la province du Nord-Ouest est un exemple des liens extrêmement proches existant entre les groupes miniers – Imerys ou autres – et les « think-tanks » habillés de vert qui sont agréés par l’Etat sud-africain dans la tâche de certifier un projet, sans trop se poser de questions.

 

A l’origine du groupe Shangoni, une « success story » : celle de Khudusela Pitje, qui , après avoir fait ses armes dans le groupe financier JP Morgan, a fondé une série de sociétés imbriquées dans les autres : « La première entreprise de financement que j’ai montée a été New Heights […] notre premier contrat a été avec une société de management de risque environnemental, Shangoni... ». Un article du Business Day signale que l’australien Coal of Africa a versé  à Shangoni  6 % de participation en actions en contrepartie de son travail de "facilitateur" pour l'octroi du feu vert des autorités en vue de l'exploitation d'une mine de charbon dans la région du Limpopo. Ultérieurement, Khudusela « a regroupé ces 6 % dans près de 2 millions d’actions de Coal of Africa au travers de Shangoni Bezwe (qui appartient à New Heights) », une transaction mentionnée dans les archives électronique de la bourse de Londres.  

 

En fait Shangoni Bezwe est signalée comme étant la « holding de Shangoni Management Services Pty Ltd, société de conseil pour tous les secteurs d’affaires en ce qui concerne les risques environnementaux, de santé et de qualité, auxquels les opérations, produits et services des clients se trouvent confrontés ». Cette description du groupe Shangoni  fait partie de la présentation des partenaires d’un autre groupe, TUeMI, « autorité de contrôle approuvée par le gouvernement en Afrique du Sud ».

 

L’expertise environnementale de Shangoni, telle qu’elle est présentée dans ses documents publicitaires, est à des années lumières des 15 pelles et brouettes,  des irrégularités accumulées vis-à-vis de la législation sud-africaine sur l’eau, et du manque de consultation avec le public au sujet du projet minier de Groot Marico sur le site Anref.

 

En attendant, les communautés de Groot Marico font circuler une pétition destinée à la ministre sud-africaine des mines, Mme Shabangu,  en vue de l’annulation du permis de prospection de Samrec pour cause d’absence de consultation avec le public lors de la procédure ayant abouti à l’octroi du permis en 2006.

 

Et si Groot Marico est, au bout du compte, plutôt bien organisé et informé, c’est parce que ses communautés se battent depuis plus d’un an contre un autre projet minier qui, lui aussi, menace le très fragile écosystème de la rivière Marico, affluent, avec la Crocodile River, du fleuve Limpopo dont dépendent 14 millions de personnes et 4 pays – l’Afrique du Sud, le Botswana - au travers d’un système de barrages sur le Marico - le Zimbabwe et le Mozambique, jusqu’à la côte de l’Océan indien.  

 

Laurence Mazure