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mars 2017 

 

 

LIBAN

  

Les premiers frémissements de la reprise

 

 

Mais comment fait-il pour survivre, dans un environnement géopolitique aussi hostile ? Cette question que beaucoup se posent au sujet du Liban dans son ensemble, révélant, incidemment, une certaine admiration, s'exprime avec une particulière acuité sur le plan économique et financier. Là aussi, le Liban étonne par son extraordinaire capacité de résilience. D'autant plus qu'on observe, aujourd'hui, plusieurs signes de redressement après plusieurs années de stagnation. Il est vrai que la consolidation des institutions, avec l'élection d'un président, la nomination d'un premier ministre et la formation d'un nouveau gouvernement à la fin 2016, commence à sortir ce pays d'une longue période d'immobilisme.

 

Une certaine amélioration est déjà perceptible dans la gouvernance des finances publiques. C'est ainsi la première fois, depuis 2005, qu'une loi de finances est mise en chantier, discutée avec les partenaires sociaux. Le parlement libanais a également voté une loi sur la transparence qui oblige les administrations à rendre compte, publiquement, de leurs activités, ce qui n'était pas le cas auparavant. Dans le nouveau gouvernement, un ministère d'Etat a été dévolu à la lutte contre la corruption. La règlementation sur l'enrichissement illicite devrait, enfin, être durcie, grâce à l'adoption de nouvelles mesures en cours de préparation.

 

Il est vrai que rien de tout cela n'aurait été rendu possible si la société civile libanaise ne s'était mobilisée à plusieurs reprises, depuis deux ans, à travers de grandes manifestations contre la crise des ordures (mouvement "vous puez"), contre la pollution, les coupures d'eau et d'électricité, le détournement des fonds alloués à la modernisation de ces réseaux… Autant dire que les promesses des nouvelles autorités sont surveillées de près.

 

 

La Banque du Liban, socle de la stabilité financière

 

L'économie libanaise repose, historiquement, en grande partie, sur la confiance qui en fait la place financière incontournable du Proche-Orient. Il faut reconnaitre à la Banque du Liban son rôle clé dans la stabilité financière du pays, par son action monétaire (stabilité du taux de change vis-à-vis du dollar) sa politique des taux et son contrôle rigoureux du secteur bancaire. Lorsque cette stabilité a menacé de s'effriter, en 2015, au moment où les flux de dépôts bancaires en provenance de la diaspora libanaise et des pays du Golfe (victime de l'effondrement du prix du baril) avaient tendance à se ralentir, les autorités monétaires n'ont pas hésité à se tourner vers le FMI. C'est ainsi qu'un accord de type "FSAP" ("Financial Sector Assessment Program") a été conclu avec le Fonds international au printemps 2016.

 

Bien qu'elles soient sévères avec le Liban, n'accordant qu'une note "très spéculative" à sa dette souveraine, les agences internationales de notation financière reconnaissent cette solidité. Fitch et Standard and Poor's viennent ainsi, successivement, en février et début mars, de confirmer la perspective "stable" accolée à leur rating "B-" pour la dette à long terme. Fitch évoque ainsi "la forte capacité de financement externe du pays, la résilience de son système bancaire et d'autres forces structurelles, comme le niveau élevé de son PIB par tête ou des indices de développement humain". S & P  croit savoir que "les flux des dépôts bancaires seront suffisants pour soutenir les besoins d'endettement du gouvernement ainsi que les besoins de financements externes du pays pour les douze prochains mois". 

 

Cette étonnante stabilité libanaise s'observe tout particulièrement au niveau des réserves de change du pays. En dépit d'un déficit de la balance des paiements courants atteignant 17% à 18 % du PIB, ces deux dernières années, le Liban est parvenu, l'année dernière, à maintenir le niveau de ses réserves à hauteur de plus de 14 mois de ses importations de biens et services.

 

L'inflation est aussi un bon indicateur de cette résilience. Certes, la baisse du prix du pétrole a fortement contribué au recul de l'inflation depuis 2014. Mais l'indice des prix est même devenu négatif en 2015 et 206, révélant une faible inflation sous-jacente et un déflateur du PIB inférieur à 1% l'an.

 

C'est donc sur des bases historiques solides que se fondent les premiers signes d'une amélioration de la conjoncture économique libanaise.

 

 

Relance de l'emploi et des échanges

 

Signe d'un frémissement d'optimisme du côté des entreprises, réconfortées par la nomination du premier ministre Saad Hariri, une récente enquête sur l'emploi au Moyen-Orient  a révélé que près de huit employeurs libanais sur dix prévoient d'embaucher de nouveaux salariés en 2017.

 

Les entreprises et les particuliers attendent aussi une amélioration de la fourniture d'électricité (un des points noirs de toute activité libanaise) grâce à l'entrée en production prochaine de deux nouvelles centrales électriques.

 

Concernant les infrastructures de transport et, en particulier, du réseau routier, en mauvais état et perpétuellement engorgé, l'espoir vient d'un prêt récent de la Banque mondiale qui s'est engagée sur un montant de l'ordre de 200 millions de dollars US.

 

Les initiatives diplomatiques du président Michel Aoun en direction des pays du Golfe, de la Jordanie et de l'Egypte devraient aussi permettre au Liban de sortir de son isolement commercial. Les exportateurs libanais espèrent, ainsi, un meilleur accès au marché égyptien et - par delà - une réactivation des échanges avec les pays du Golfe. En effet, depuis la fermeture de la frontière syro-jordanienne, en 2015, l'Egypte est devenue le seul point de passage vers ces marchés traditionnels du Liban.

 

C'est à la fin de ce mois de mars que la prochaine commission mixte libano-égyptienne pour la coopération économique devrait avoir lieu, pour la première fois depuis 7 ans, comme l'a confirmé la ministre égyptienne de la Coopération internationale, Sahar Nasr lors de la 3e édition du forum d'affaires libano-égyptien, qui s'est déroulée fin février, à Beyrouth. Côté libanais, on espère que cette réunion va faciliter les conditions d'accès aux produits libanais sur le marché égyptien souvent bloqués par des mesures d'ordre administratif. En contrepartie, les entrepreneurs égyptiens comptent sur leurs homologues libanais pour les aider à pénétrer le marché africain.

 

Il ne faut pas oublier, non plus, que les investisseurs libanais sont parmi les plus importants en Égypte. Selon la Banque centrale égyptienne, les flux de capitaux en provenance du Liban ont atteint 69,9 millions $ en 2016, en hausse de 53,2 % en un an. Mais les Egyptiens regrettent qu'ils aient plus servi, ces dernières années, à soutenir des projets existants qu'à lancer de nouveaux projets.

 

 

Perspectives pétrolières et gazières

 

A plus long terme, la découverte probable d'importants gisements offshore de pétrole et de gaz naturel au large des côtes libanaise fait naitre d'énormes espoirs de croissance future, espoirs parfois démesurés, néanmoins, puisqu'un litige subsiste sur les frontières maritimes du Liban avec Israël.

 

Cependant, l'expert pétrolier Nicolas Sarkis tient pour probable des estimations de l'ordre de 800 millions de barils pour les réserves de brut et de 25 à 30 trillions de pieds cubes pour les réserves de gaz naturel. D'autres estimations sont encore plus optimistes. Mais les résultats des études sismiques doivent encore être confirmés par des forages.

 

Si tel est le cas, les revenus nets que le Liban pourrait engranger se situeraient, selon Nicolas Sarkis, entre 150 et 200 milliards de dollars, après déduction des coûts et de la part qui reviendra aux compagnies opératrices. Ces revenus potentiels auraient, selon lui, un impact d'autant plus considérable sur l'économie du pays qu'ils représentent près du quadruple de son PIB, plus que le double de sa dette publique, 8 fois ses importations et près de 50 fois le total de ses exportations actuelles…

 

 

La prudence du FMI

 

Pour l'instant, les institutions de Bretton Wood restent beaucoup plus mesurées. Elles s'inquiètent de l'incessante progression d'une dette publique qui dépasse déjà 140 % du PIB libanais. Certes, il s'agit un endettement interne, essentiellement porté par les banques locales, mais qui ne saurait croître indéfiniment sans menacer ces dernières et le financement des entreprises. Or l'accumulation des déficits publics, qui représentent, bon an, mal an, 7% à 8% du PIB, font inexorablement monter le chiffre de la dette.

 

FMI et Banque mondiale préconisent à la fois une réforme fiscale, une refonde du secteur déficient de l'électricité, une hausse des taxes sur les produits énergétiques et une réforme des outils statistiques. La Banque mondiale insiste aussi sur le renforcement du programme de lutte contre la pauvreté, un programme qu'elle contribue, d'ailleurs, à financer, avec une autre des agences des Nations Unies, le PNUD.

 

Le dernier rapport du FMI sur le Liban prévoit, néanmoins, une légère progression de la croissance qui pourrait, selon ses calculs, atteindre 2% en 2017, contre 1% l'an en 2016 et en 2015. Il reconnait, cependant, que le Liban reste très en dessous de son potentiel de croissance puisque celui-ci pourrait atteindre 4% l'an, pour peu que le conflit syrien soit résolu. Et il n'hésite pas à tancer la frilosité de la communauté internationale qui est loin d'avoir tenu ses promesses à l'égard du Liban, pour l'aider, notamment, à supporter le poids de son accueil des réfugiés syriens.

 

Mais il faut aussi reconnaitre que les pays donateurs n'ont pas eu de mal, jusqu'ici, à trouver des prétextes pour excuser leur inertie : le fait que le Liban soit notoirement perçu comme un pays corrompu, l'absence d'un budget en bonne et due forme, la longue paralysie des institutions… A cela s'ajoute le fait que le Liban ait refusé la construction, sur son territoire, de camps de réfugiés placés sous l'égide des organisations internationales - puis même l'enregistrement des réfugiés syriens par le HCR - par crainte que ces camps ne finissent par s'incruster définitivement dans le pays, comme ce fut le cas, hélas, pour les réfugiés palestiniens.

 

Et, de fait, l'installation de près de deux millions de réfugiés syriens au Liban - le tiers de la population locale ! - s'est déroulée dans la plus totale improvisation. Cela n'a pas empêché les actions de solidarité locale ou familiale, mais cette absence de planification s'est surtout traduite par un nivellement des conditions de vie, que ce soit celles des réfugiés ou celles des Libanais de souche. Les infrastructures sociales, l'éducation, la santé, les réseaux de distribution d'eau, d'électricité et des transports sont débordés. Les salaires ont chuté sous le poids d'une concurrence accrue sur les emplois formels et informels, les logements sont devenus inabordables…

 

Heureusement on constate, là aussi depuis peu, un changement assez radical. Le nouveau gouvernement vient ainsi de lancer un "plan d'intervention de crise 2017-2020" dont le financement devrait pouvoir être assuré en grande partie par la communauté internationale. Rien que pour l'année en cours, les besoins financiers sont évalués à 2 750 millions $, dont 21% de dépenses d'urgence portant sur la sécurité alimentaire, la distribution d'eau potable, la santé et l'éducation.

 

Ce plan vise à fournir une aide humanitaire directe et des services de base à plus de 2 millions de personnes dans les communautés d'accueil. C'est-à-dire, aussi bien aux réfugiés syriens qu'aux Libanais directement touchés par cette crise des réfugiés. En 2018, 2 780 millions $ supplémentaires seront nécessaires.

 

C'est, somme toute, un prix bien modique pour l'immense service que le petit Liban ne cesse d'apporter à la crise des réfugiés dans le monde. Sans compter que les pays partenaires du Liban auraient tout intérêt à renforcer leur coopération dans la perspective de l'après-guerre syrienne et de ses opportunités.