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décembre 2015 

 

 

LIBYE

 

 

Du pétrole dans les rouages de l'accord de paix

 

 

La Libye est redevenue l'objet d'une intense activité diplomatique. Et cela au moment même où l'on ne s'y attendait plus du fait de l'échec de l'envoyé spécial de l'ONU Bernardino Leon, aujourd'hui remplacé par Martin Kobler. Il y a d'abord eu, le 6 décembre, cette rencontre surprise à Tunis entre deux délégations issues des Parlements rivaux de Tripoli et de Tobrouk, deux Assemblées qui, jusqu'ici, s'étaient fermement opposées aux projets d'accords de paix concoctés sous l'égide de l'ONU. Puis cette conférence prévue à Rome, le 13 décembre, sur l'avenir de la Libye. Il faut dire que les problèmes économiques et financiers sont tels qu'ils ont commencé à prendre le pas sur les querelles politiques, obligeant les deux camps à trouver, sur ce plan au moins, un terrain d'entente.

 

La baisse persistante du prix mondial du pétrole, la destruction des installations et la chute des exportations de brut en volume ont considérablement amoindri les revenus de la Libye. C'est un phénomène qui affecte désormais tout autant les institutions basées à Tripoli que celles qui ont dû se réfugier à l'extrême Est du pays, près de Tobrouk, bien qu'elles soient les seules reconnues par la communauté internationale.

 

Cet appauvrissement est resté longtemps inaperçu dans la mesure où la Banque centrale de Libye avait accumulé tellement de réserves officielles (50 mois d'importations en 2013 et encore 43 mois en 2014) que la situation ne semblait pas trop grave. En mars dernier, ces réserves représentaient encore 76 mds $, mais elles dépassent à peine les 60 mds en cette fin 2015. L'épuisement s'accélère depuis que la balance des paiements courants est entrée dans le rouge, avec un déficit atteignant 30 % du PIB en 2014 et un nouveau déficit record attendu cette année, estimé par le FMI à 62 % du PIB (soit, en chiffres absolus, 18,5 mds $ de perdus en 2015 et, au total, 31 mds $ sur deux ans).

 

Du coté des finances publiques, la situation est encore plus dégradée : la différence entre les recettes et les dépenses publiques a fait apparaitre un premier solde négatif de 4 % du PIB en 2013, suivi d'un écart de 44 % en 2014 et de près de 80 % du PIB en 2015, toujours selon les estimations du FMI.

 

On peut évidemment se demander qui, du gouvernement de Tripoli ou celui de Tobrouk, souffre le plus d'un tel effondrement financier. En fait, ils sont à peu près logés à la même enseigne. Car c'est la Banque centrale de Libye (CBL) qui gère désormais directement les finances publiques libyennes. Et bien qu'elle soit physiquement située à Tripoli (avec une annexe importante à Benghazi) elle a su conserver son indépendance. C'est elle qui verse directement les sommes destinées aux dépenses courantes, essentiellement les salaires des fonctionnaires (y compris les soldes des militaires et des miliciens qui leur sont apparentés) ainsi que les subventions. Pour le reste, elle refuse toute forme de paiement direct au gouvernement de Tripoli comme à celui de Tobrouk.

 

Effondrement des recettes pétrolières

 

Les lendemains de la chute de Kadhafi avaient pourtant été heureux pour les Libyens : des élections démocratiques, où les partis libéraux et laïcs l'avaient emporté sur les partis islamiques, suivies d'un redressement bien plus rapide que prévue de la production d'hydrocarbures, grâce au retour accéléré des compagnies opératrice, l'italienne ENI entête.

 

En avril 2013, la production pétrolière était parvenue à atteindre 1,4 millions de barils/jours (b/j), un niveau proche de celui d'avant 2011. Mais c'est alors qu'entra en scène une corporation inattendue, celle des gardiens des installations pétrolière, "Petroleum Facilities Guards" (PFG), une corporation qui avait été mise en place sous la une forme d'une subdivision militaire, dès 2005, pour assurer la sécurité des gisements, terminaux portuaires, moyens de transports des hydrocarbures etc.

 

La faction la plus virulente de ces PFG, celle des gardiens situés dans l'Est du pays, en Cyrénaïque et particulièrement dans le Golfe de Syrte, où sont concentré la majorité des terminaux pétroliers, s'orienta très vite vers des positions dites "fédéralistes", voire "séparatistes", sur le thème : "c'est nous qui possédons les gisements, qui les exploitons, qui exportons le brut et le gouvernement central de Tripoli n'a jamais concédé que des miettes de toutes ces richesses pour la Cyrénaïque". Au nom de quoi ils décidèrent de bloquer les exportations pétrolières jusqu'à obtenir gain de cause.

 

L'effet fut immédiat : à la fin de 2013 la production pétrolière ne représentait plus que 200 000 b/j et elle resta plus ou moins à ce niveau jusqu’à la mi-2014. La constitution du gouvernement de Tobrouk issu des élections parlementaires de juin 2014 permit d'espérer un déblocage car les gardiens fédéralistes s'étaient rapprochés des nouvelles institutions (ils ont 25 députés dans cette Assemblée). Ils semblent avoir négocié un accord informel qui leur assurait une partition plus avantageuse des recettes de l'or noir. Et le fait est que l'on assista à un nouveau pic d'exportation de brut, pas loin de 1 mns de b/j, en octobre 2014.

 

Mais ce ne fut qu'une embellie éphémère. Cette année, la production pétrolière libyenne est restée coincée sur une moyenne de 400 000 b/j, soit le quart des capacités existantes, ce qui explique largement les difficultés financières actuelles des finances publiques et de la balance des paiements. Certes, l'industrie gazière est un peu moins affectée, dans la mesure où une bonne partie du gaz naturel provient de gisements offshores reliés par gazoduc à l'Italie (client principal). Ces exportations sont restées à l'écart des troubles de la guerre civile libyenne. Mais elles ne représentent que peu de chose comparées aux recettes attendues du pétrole brut.

 

Pourquoi la Cyrénaïque ne peut-elle pas produire et exporter pour elle-même

comme elle l'avait fait à la fin 2014 ?

 

Cela pourrait paraitre un mystère. Oui, pourquoi ne pas avoir poursuivi les exportations de brut alors que les gardiens PFG débloquaient les terminaux ? La Cyrénaïque (et donc le gouvernement de Tobrouk, allié aux gardes fédéralistes de la même région) ne recèle-t-elle pas les 2/3 de la production libyenne de brut, ne possède-t-elle pas 5 des 6 terminaux pétroliers du pays, 4 des 5 raffineries de pétrole, autant d'installations auxquelles s'ajoutent plusieurs gisements de gaz naturel onshore qui alimentent les villes côtières libyennes de Benghazi à l'extrême ouest du littoral libyen ?

 

Mis à part le rôle des destructions et sabotages qui, certes, ne sont pas négligeables, mais restent quant même assez limités, l'explication est à trouver dans le paradoxe de la situation politique libyenne et l'attitude tout aussi paradoxale des partenaires de la Libye.

 

Si les ressources pétrolières les plus abondantes sont à l'Est, le siège de la compagnie pétrolière nationale, la NOC, se trouve lui, par contre, à Tripoli, donc à l'Ouest. C'est la NOC qui entretient toutes les relations avec les compagnies pétrolières intervenant en Libye et avec les acheteurs étrangers. C'est elle, enfin, qui reverse à la Banque centrale, également située à Tripoli, les devises tirées de la vente des hydrocarbures.

 

Les autorités de Tobrouk, considérant qu'elles sont les seules reconnues par la communauté internationale, ont tenté sans succès d'étendre leur emprise sur la NOC et sur la CBL, ainsi que sur la LIA "Libyan Investment autority", le fonds souverain libyen dont une partie de la direction générale est désormais établie à Malte mais dont les fonds, estimés à 67 mds $ sont, de tout façon, gelés.

 

Il s'en suivi une série de querelles infructueuses portant, pour l'essentiel, sur la révocation ou nomination des dirigeants de ces institutions, autant d'échec qui conduisent aujourd'hui le gouvernement de Tobrouk à tenter de créer une "NOC bis" avec le soutien discret des Émirats arabes unis et de l'Egypte. Cependant, dans leur écrasante majorité, les compagnies étrangères n'ont pas suivi, s'estimant liées avec une seule NOC sur des bases contractuelles irrévocables.

 

S'ajoute à cela la résolution 2146 de l'ONU  adopté le 19 mars 2014 par le Conseil de sécurité à la demande des Etats-Unis. Prise dans la précipitation, cette résolution qui interdit les ventes de pétrole libyen en dehors des canaux légaux, avait été prise lorsque les gardiens du terminal de Sidra (sur le Golfe de Syrte) avaient tenté, le 11 mars, d'exporter 230 000 barils de brut pour leur propre compte, via un tanker nord-coréen, le "Morning Glory" qui avait finalement été intercepté par l'US Navy. En fait l'ONU redoute surtout que l'argent de ces ventes sauvages de pétrole ne finisse par tomber dans de mauvaises mains, en particuliers dans celles de milices d'obédience islamique. Et la crainte est d'autant plus forte aujourd'hui que l'Etat Islamiste, installé à Syrte (et sur près de 200 km de côtes autour de cette ville) tente prendre Sidra ce qu'il a déjà essayé à plusieurs reprises.

 

La communauté internationale ne reconnait également qu'une seule et unique Banque Centrale de Libye, celle qui se trouve à Tripoli. Accepter une "CBL bis" reviendrait à favoriser la partition du pays, une solution qui ne pourrait que prolonger la guerre, l'atomisation des pouvoirs locaux, donc un chaos dont Daech serait le premier bénéficiaire. Dans son dernier rapport sur la Libye paru début décembre, l'ONG "International Crisis Group" déconseille d'ailleurs fermement toute solution de ce type, arguant que la NOC, la CBL et la LIA doivent revenir, à terme, à un gouvernement d'Union nationale, dont elles pourraient d'ailleurs être le ciment.

 

L'argument semble avoir porté. D'autant que les conditions de vie des Libyens et notamment des 440 000 déplacés de l'intérieur se dégradent rapidement, que les salaires des militaires pourraient être menacés, entrainant des mutineries qui fragiliseraient aussi bien les autorités de Tripoli que celles de Tobrouk. Et comment contrer l'avancée de Daech sans argent, alors que les fuites de capitaux s'intensifient sous l'effet de la corruption, des fraudes et de la contrebande…

 

A l'inverse, un accord entre Tripoli et Tobrouk pourrait rapporter beaucoup d'argent. Il suffit de rappeler que la réouverture temporaire des terminaux, en avril 2014, avait permis de faire remonter les exportations de brut libyen de 220 000 b/j à 950 000 b/j en moins de 6 mois. Même au bas prix actuel du pétrole, c'est une manne financière à ne pas négliger. Une incitation à la paix surement plus alléchante que les arguties politiques.