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juin 2015 

 

 

MAROC

  

Va-t-il si bien que ça ?

 

 

Nombreux sont les commentaires dithyrambiques sur l'économie marocaine en ce milieu d'année 2015, à commencer par le dernier rapport sur l'attractivité de l'Afrique réalisé par le cabinet d'audit international "Ernst and Young" et publié début juin. Il est vrai que l'annonce récente de l'implantation de PSA à Kenitra, où sera construite une usine d'assemblage qui devrait ouvrir ses portes en 2019 pour couvrir la demande des pays d'Afrique et du Moyen-Orient, renforce l'optimisme à l'égard du royaume. Pourtant l'industrie marocaine ne se porte pas aussi bien qu'on pourrait l'espérer.

 

Les indicateurs macro-économiques sont bons, mais le Maroc le doit surtout au ciel et à l'effondrement des prix mondiaux du pétrole.

 

De l'avis unanime des experts qu'ils soient marocains ou fonctionnaires internationaux, le Maroc devrait connaitre une belle année 2015, suivie de l'accélération de la croissance en 2016 et 2017.

Dans son communiqué du 5 juin, le Fond monétaire international estime que la progression du PIB devrait s'établir autour de 5 % en 2015. Quant à la Banque mondiale, qui vient d'éditer son rapport annuel sur les économies des pays en développement, elle prédit, pour le royaume, une croissance de 4,6 % cette année, soit une prévision révisée à la hausse par rapport à ses perspectives précédentes. Et elle s'attend à une accélération régulière qui permettrait au pays d'enregistrer 5 % de croissance en 2017.

De son côté, le Haut-Commissariat au Plan (HCP) du Maroc confirme une progression de 4,4 % du PIB au premier trimestre, et prévoit que la croissance atteindra 4,6% en ce deuxième trimestre. Belle performance mais qui est due, pour l'essentiel, à la hausse spectaculaire, de près de 13 % de la production agricole marocaine. C'est donc au ciel, en particulier à une excellente pluviométrie que le Maroc doit l'essentiel de ce record !

 

L'équipe du FMI qui s'est rendue au Maroc du 28 mai au 5 juin pour la deuxième revue de l'accord LPL ("ligne de précaution et de sécurité") signée en juillet 2014 relève, de son côté, une nette amélioration des "fondamentaux" externes : réduction du déficit des transactions courantes, augmentation des réserves de change. Mais là aussi c'est un facteur extérieur au Maroc, une chance inespérée, qui explique la plus grande partie de l'amélioration constatée, c’est-à-dire la baisse du prix du pétrole dont le royaume est gros consommateur.

Et en dépit de cette chance, le FMI relève que la dette publique continue à croître, atteignant 65% du PIB. Rien de trop alarmant pour l'instant, mais à surveiller attentivement.

 

Le moteur grippé des industries du royaume

 

On aurait pu s'attendre, après les performances de Renault à Tanger, l'année dernière, à ce que le secteur de la "mécanique et de la métallurgie" soit bien orienté au début 2015. Curieusement, les derniers chiffres du HCP font l'effet d'une douche froide. L'indice de production de la branche des "produits métallique" a reculé de 7 % au premier trimestre et celle des industries automobile de 3,6 %. La branche du raffinage de pétrole a, elle enregistré une baisse 21,4 % et celle des "meubles et industries diverses" un recul de 11,5 %.

 

Cette évolution qui révèle des problèmes d'adaptation et de compétitivité des industries manufacturières marocaines a été compensée, au premier trimestre par les bonnes performances des "industries chimiques", des "machines et appareils électriques" des industries alimentaires et de l'édition. Au total le secteur manufacturier a quant même réalisé une légère hausse, de 1,4 % au premier trimestre.

Mais rien ne dit que la tendance s'améliore durablement. En effet, la dernière enquête de conjoncture de la Banque al-Maghrib (la banque centrale) dans l'industrie, qui vient d'être rendue publique le 22 juin, révèle que - à l'exception notable des industries agroalimentaires - la production industrielle marocaine a accusé une baisse au mois de mai.

Le taux d'utilisation des capacités de production s'est replié à 70 % et les carnets de commandes sont inférieurs à la normale. Pour les trois prochains mois, les entreprises de la branche "électrique et électronique" ainsi que de la branche "mécanique et métallurgie" ne s'attendent à aucune amélioration.

 

En dehors des industries manufacturières, on constate aussi des évolutions contrastées. L'indice de la production d'électricité a bondi de près de 11% au premier trimestre, mais, parallèlement, l'indice de la production minière a reculé d'autant. Cette évolution décevante des mines marocaines illustre bien la fragilité du royaume aux contraintes externes. En effet les exportations de phosphates se sont contractées en raison de la chute des ventes aux Etats-Unis, où plusieurs unités de transformation de phosphate, clientes du Maroc, ont fermé leurs portes.

 

Le dynamisme bloqué d'une société qui se fossilise peu à peu

 

Publié en juin, le dernier rapport de la Banque africaine de développement (BAD) sur "la compétitivité en Afrique", réalisé en liaison avec le "Forum économique mondial" (Davos), révèle quelques-unes des raisons du manque de réactivité des entreprises marocaines. Les problèmes les plus souvent cités par les investisseurs concernent, par ordre décroissant, d'abord les difficultés d'accès au financement, ensuite la bureaucratie administrative puis l'inadéquation de la formation dispensée aux jeunes Marocains. Corruption et manque de capacité à innover sont aussi cités en bonne place.

 

Tout ceci renvoie à des problèmes de fond qui ne s'améliorent pas vraiment. L'accès au financement est en partie lié à la ponction qu'exerce l'Etat, pour ses propres besoins, sur les liquidités disponibles dans le royaume. L'inefficacité de l'administration trouve, elle aussi son origine dans une société fortement hiérarchisée qui n'admet qu'à contrecœur les prises d'initiative. Le contrôle exercé par une minorité souvent arrogante sur les différents secteurs d'activité ne facilité pas non plus les innovations qui chambouleraient l'ordre des choses. L'ascenseur social fonctionne mal. Et la corruption perdure dans cette bulle sociétale en voie de fossilisation.

 

Les récentes tendances au durcissement de la scène politique, par peur des contagions terroristes, n'améliore pas ce climat général.

 

Du coup, les inégalités de revenus se creusent, comme le souligne le dernier rapport de la BAD qui insiste aussi sur le niveau de la pauvreté en milieu rural. En milieu urbain, c'est le chômage des jeunes, en particulier des jeunes diplômés qui prend des proportions exorbitantes, dépassant les 40 % dans le groupe des jeunes issus de l'université.

 

Longtemps le tourisme a permis d'atténuer ces problèmes d'emploi en offrant des opportunités plus ou moins précaires à tous ceux qui gravitent autour de ce secteur d'activité. Mais la baisse des arrivées des touristes étrangers, depuis le début de l'année, lui fait perdre une partie de son rôle.

 

Les autorités marocaines paraissent en général assez conscientes de ces difficultés et déterminées à les résoudre. On peut même saluer le fait qu'en cette période de croissance elles ne se voilent pas la face ou se complaisent dans l'autosatisfaction, comme le font beaucoup de leurs homologues d'autres pays émergents. Mais la situation géopolitique chaotique de la région ne leur facilité pas la tâche, au même titre que la morosité de la conjoncture européenne qui crispe les dirigeants européens dans des attitudes défensives, sur le plan de l'immigration comme dans celui de la politique agricole commune.

 

Heureusement, pour le Maroc, que sa diaspora reste solidaire des familles restées au pays. Sans ces apports incessants d'envoi de fonds, les difficultés financières et humaines du royaume seraient bien plus graves.