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novembre 2013 

 

Appréciation des risques

 

 

QATAR

  

Risque d'image pour les entreprises associées

à la Coupe du monde 2022

 

 

Les entreprises associées à la Coupe du monde 2022 ont intérêt à suivre de près la polémique sur l’organisation de la Coupe du monde 2022 au Qatar, une polémique qui a été relancé par les révélations du quotidien britannique The Gardian sur la mort, entre le 4 juin et le 8 aout dernier, de 44 travailleurs népalais. Or ce débat  influe sur de très nombreux acteurs de la société civile, à commencer par les syndicats, et sur les opinions publiques de la plupart des pays du monde.

 

La Confédération syndicale internationale (CSI) est ainsi en train de mettre sur pied une équipe d’experts chargés d’inspecter les lieux de travail et les camps où sont logés les travailleurs dans l'émirat, pour évaluer leurs conditions de vie dans le cadre des préparatifs pour la Coupe du monde de 2022. Son objectif est d'endiguer les taux élevés de mortalité et d'accident du travail ; en effet, au Qatar, 4 000 personnes risquent de perdre la vie avant le coup d'envoi du Mondial 2022, un chiffre qui se fonde sur le constat que 400 personnes meurent chaque année sur les chantiers qataris.

 

La CSI a soumis, à la Fédération internationale de football, à la veille de la réunion de son comité exécutif, une proposition visant à créer des conditions propices à l’établissement de règlements et de protections sur les lieux de travail. Selon Sharan Burrow, secrétaire générale de la Confédération syndicale internationale, "À ce jour, l’inspection du travail au Qatar a échoué lamentablement et l’annonce du gouvernement qu’il prévoyait d’affecter de nouveaux effectifs à un système défaillant est futile. La FIFA doit clairement faire entendre au Qatar que la Coupe du Monde de 2022 ne peut avoir lieu si les droits des travailleurs et les normes du travail ne sont pas respectés. Sauver la vie à des travailleuses et travailleurs fait partie du quotidien des syndicats. Aussi, la FIFA devrait-elle se réjouir du fait que de telles compétences puissent être mises à contribution au Qatar".

 

Des travailleurs originaires d’Asie du Sud (Inde, Népal, du Sri Lanka et Philippines) et, de plus en plus, d’Afrique, sont recrutés pour fournir la main-d’œuvre nécessaire à la construction des infrastructures et des installations nécessaires à la tenue de la Coupe du monde. Un demi-million de travailleurs supplémentaires devraient rejoindre le 1,2 million d’ouvriers déjà sur place et qui vivent et travaillent dans des conditions dangereuses.

 

Le problème, souligne la CSI, est que le système restrictif du parrainage pour l’obtention de visas auquel sont soumis tous les travailleurs migrants au Qatar lie ces derniers à leurs employeurs et ne leur accorde aucune liberté ou indépendance pour dénoncer, sans crainte, leurs conditions de travail.

 

"Les footballeurs, les ouvriers de la construction et les personnels domestiques sont dépourvus de tout recours car leurs employeurs détiennent leurs passeports et leurs visas de travail et ils ne sont pas autorisés à quitter le pays sans la permission de l'employeur", dénonce notamment Sharan Burrow.

 

 

Le refus de la FIFA face aux exigences de la CSI

 

La CSI a appelé le comité exécutif de la FIFA à inclure les droits des travailleurs dans les conditions d’éligibilité pour la tenue de la Coupe du monde au Qatar en 2022 et à exiger une mission d’enquête conjointe sur les violations des droits des travailleurs et les morts de travailleurs au Qatar. Elle demande que soit divulguée l’intégralité des résultats de cette enquête aux amateurs de football, au public et aux familles des travailleurs décédés.  Elle recommande de veiller à ce qu’il soit fait appel à des entreprises de recrutement responsables pour l’embauche des travailleurs.

 

Mais la FIFA a apporté une fin de recevoir à la requête de la CSI lors de sa réunion du 4 octobre dernier. Son président suisse, Joseph Blatter, a rétorqué que la fédération ne pouvait pas faire d’ingérence dans le droit du travail d’un pays, tout en admettant pourtant qu’il ne pouvait l’ignorer. Et Joseph Blatter, à l’issue du conseil exécutif de la FIFA, a conclu, lors de la conférence de presse finale, que "la Coupe du monde se jouera bien au Qatar".

 

Les conditions d’emploi des travailleurs de la construction, assimilées par The Guardian à de l’esclavage, ne sont, de plus, que l'une des facettes du scandale qui éclabousse le Qatar, dont l'image est aussi entachée par la distribution, tous azimuts, de versements en cash destinés à persuader les membres de la FIFA à faire "le bon choix". Il est ainsi question du chèque de 11 millions d’euros qui aurait été donné à l’ex-champion du monde Zinédine Zidane pour convaincre les "grands électeurs" de la FIFA…

 

L’hebdomadaire "France Football", dans une enquête intitulée "Qatargate", au début 2013, a mis en lumière des soupçons de corruption et des jeux d’influence entre le prince du Qatar, Nicolas Sarkozy, alors président de la République française, et Michel Platini, président de l’UEFA. Enfin, un reportage de Canal Plus, diffusé le 16 octobre, dénonçant l’interdiction faite à des joueurs de football et à des entraîneurs français de quitter le territoire du Qatar, a encore envenimé les choses. Une enquête à la FIFA, menée par son comité d’éthique est en cours sur le comportement de Blatter.

 

La Coupe du monde est devenue l'enjeu d'une bataille entre les ONG et les syndicats, d'une part et, d'autre part, les "réalistes" qui, à l’instar des présidents français Nicolas Sarkozy et François Hollande ont courtisé l’émirat pour ses investissements en Europe. Certains, comme le directeur de l’IRIS, Pascal Boniface espèrent aussi que cet événement pourra permettre à l’émirat d’avancer sur le chemin des avancées sociales et culturelles.

 

Mais les entreprises devraient pourtant se méfier : neuf ans avant la tenue du mondial, on parle déjà de boycott ! A commencer par les joueurs eux-mêmes qui brandissent cette menace  en raison  des conditions très éprouvante de cette épreuve si elle est jouée dans l’été torride du Qatar où les températures culminent à 50° ! Le monde du football est traversé de soubresauts et d’appels à une réattribution de l’épreuve, comme celui de l’ancien footballeur du FC Nancy, Abdeslam Ouaddou.

 

Le rôle des communicateurs stipendiés par l’émirat ne sera pas facile. Sans doute, dans le passé, le mondial de 1978 a été bel et bien joué en Argentine en dépit d'une grande campagne internationale contre le général Jorge Rafael Videla et ses collègues de la junte. Mais les temps ont changé et les opinions publiques sont plus exigeantes.

 

Vu les intérêts en jeu, le scénario d'une réattribution du mondial n’est pas très probable pour le moment. Mais une chose est sûre : le Qatar est sous observation et le moindre dérapage va être exploité par une foule d’adversaires en Occident. Il ne manquera pas non plus d'opposants dans le monde arabe, où l’émirat a joué un rôle dangereux de soutien aux islamistes, bien au-delà des régimes issus des urnes et des "révolutions arabes".