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Reportage

 

 

Afrique du Sud

Haro sur l'incompétence politique

 

 

 

C'est paysage politique sans précédant en Afrique du Sud depuis la fin de l'apartheid qui se dessine à la suite du scrutin municipal  du 18 mai : ces élections locales assènent, en effet, une sanction nationale à la politique menée depuis 17 ans par l’ANC, "Congrès national africain" (le parti historique de Nelson Mandela). Une véritable opposition se profile aussi au sein de l'Alliance démocratique (DA), jadis parti "blanc", dont 20 % des votants proviennent, désormais, de la communauté noire (qui représente 79 % de la population sud-africaine).

 

Samedi 21 mai, en fin de journée, la commission électorale indépendante a confirmé les tendances qui se profilaient déjà fortement depuis plusieurs semaines, au cours d’une campagne axée sur le désenchantement des Sud-africains face à l’absence d’amélioration des conditions de vie, particulièrement en matière d’accès au logement, à l’eau, à l’électricité et au tout à l’égout.  

 

Certes, l’ANC vient encore en tête avec 62 % des votes, suivi par le DA qui obtient 24 % et,  en 3ème position, loin derrière, le parti zoulou de l’Inkhata, l’IFP, n’atteint pas les 4 %. Mais pour l’ANC la victoire n’arrive pas à masquer une désaffection inédite de son électorat. Le désenchantement s’est soldé par une perte de plus de 8 % des voix dans la région du Cap oriental : la municipalité la plus emblématique de cette crise de confiance est Nelson Mandela Bay, qui regroupe Port Elizabeth et plusieurs villes adjacentes, où l’ANC a péniblement atteint 52 % des suffrages – soit une perte de plus de 15 % par rapport aux municipales de 2006.

 

Toujours dans le Cap oriental, Jeff Peires, candidat perdant de l’ANC dans la 12ème circonscription de Makana, avait tenu des propos illustrant surtout la tendance à éluder les problèmes de son parti : "Vous ne comprenez pas, être inefficace ce n’est pas pareil que s’enrichir personnellement en volant les deniers publics…". Néanmoins, 17 ans après l’arrivée au pouvoir en 1994 de l’ANC,  corruption et incompétence veulent dire la même chose pour des millions de sud africains unis dans l’amertume et la désillusion.

 

Makana, dont la municipalité inclut la petite ville de Grahamstown, ses townships hérités de l’apartheid, l’université de Rhodes, et plusieurs secteurs ruraux, se trouve dans une situation qui en dit long sur ce que signifie "l’inefficacité" de la gestion locale de l’ANC : déjà, le nombre de ses habitants est une donnée plus qu'imprécise, puisqu'elle oscille entre le quitte ou le double. Le Plan de développement intégral, référence en la matière, donne  2 chiffres remontant à la seule année 2007 : 70 706 personnes ou 140 000. Au choix  et sans aucune explication – la réalité est sans doute aux alentours de 130 mille habitants.

 

Les finances, elles aussi, sont dans le flou : le contrôleur général des comptes s’est déclaré incompétent pour dire si la municipalité était solvable ou non, suite au rapport fiscal de l’année 2009-2010. En jeu, un budget de 273 millions de ZAR, une dette de 165 millions, quelques 58 millions non déboursés – et surtout, une montagne de données incohérentes en l’absence de tout document comptable. Toutefois il ne semble pas y avoir eu de cas d’enrichissement personnel flagrant.

 

A Makana comme ailleurs, l’ANC et ses 17 années au pouvoir viennent d’être jugés à l’aulne de l’accès à l’eau et à l’électricité, et, plus gênant encore, au nombre de toilettes installées dans les townships. Photos de cuvettes abandonnées et caricatures douteuses ont orné les "Unes" de la presse locale durant la campagne électorale – autant d’armes que l’ANC a tenté de retourner contre le DA, aujourd’hui son vrai rival politique, dont les nouveaux supporters viennent de prouver qu’ils sont issus de toutes les communautés – un tournant décisif dans la vie politique du pays.

 

Quelques jours avant le scrutin du 18 mai, il suffisait de faire la tournée des townships de Makana avec Xolani Madyo qui a voté ANC en 1994, avant de rallier le DA, pour comprendre à quel point le désenchantement de la majorité des habitants est en train de casser les clichés politiques et raciaux qui associaient encore récemment la majorité noire à l’ANC pour réserver l’Alliance démocratique aux seuls blancs.

 

Dans Fingo Village, le quartier noir le plus ancien de Makana, les gens ont salué cordialement la "vague bleue" - surnom des t-shirts aux couleurs du DA arborés par Xolani et une quinzaine de militants noirs et métis, ainsi que 2 candidats blancs. Mains tendus, sourires réciproques et tracts distribués à des passants qui confiaient leurs problèmes d’accès à l’eau, à l’électricité, et les retards accumulés quand la municipalité doit réparer des infrastructures – tout ceci donnait le ton de la campagne du DA. L’ANC avait aussi ses supporters qui, pour leur part, ont indiqué leur loyauté sans animosité : "écoutez, ne perdez pas votre temps, dans cette maison, personne ne votera pour vous ! " - un rejet pour Xolani, mais exprimé avec le sourire, car ici tout le monde se connaît.

 

Plus loin, dans la circonscription numéro 4 du township "métis", l’accueil était franchement chaleureux  – depuis 2006 les habitants ont une conseillère municipale DA. Mais comme à Fingo Village, les gens attendent depuis trop longtemps une amélioration de leurs conditions de vie qui ne vient pas en dépit des promesses répétées du conseil municipal à majorité ANC.

 

Ces promesses trahies depuis trop longtemps, c’est dans le camp de squatters de Sun City qu’elles demeurent les plus criantes. Le DA y a été acclamé avec la ferveur jadis réservée à l’ANC : "Viva Xolani ! Viva ! Viva DA ! Viva !". Cela fait 30 ans que ce bidonville existe dont 17 sous administration de l’ANC durant lesquelles rien ne s’est passé pour donner des conditions de vie dignes à ses 350 habitants. Là où la tôle ondulée manque pour finir un toit, de vieilles couvertures tentent de protéger les résidents des intempéries et du froid de l’hiver austral. Eau, électricité, logement – en fait tout manque à Sun City, mais ce qui indigne le plus les habitants, c’est d’être toujours privé de raccordement au tout à l’égout – aujourd’hui comme sous l’apartheid, la communauté dépend d’un système vétuste de seaux hygiéniques.

 

Le conseiller municipal ANC responsable de cette circonscription n’est jamais venu voir et écouter les doléances de ses administrés. A quelques jours du scrutin, jeunes et moins jeunes ont donc acclamé Xolani et son équipe comme de futurs libérateurs. En fait, cette petite communauté est « métis » - encore une de ces catégories de l’apartheid qui demeure incontournable quand il faut parler du quotidien. La municipalité avait fait savoir qu’elle pouvait les reloger mais dans 3 localités séparées les unes des autres. Mais pour les habitants de Sun City, déjà déplacés sous l’apartheid, l’idée d’être à nouveau séparés au lieu d’être relogés tous ensembles, comme il serait en fait possible de le faire, a été insupportable - les liens tissés par la misère restent les plus forts.

 

Durant toutes ces dernières années, le conseil municipal de Makana a donc fait la sourde oreille pour oublier Sun City car la question des logements sociaux est plutôt épineuse : le maire sortant de Makana aimait rappeler qu’il avait à son actif la construction de 400 maisons dites « RDP », en référence à la vision sociale du plan économique des 2 premières années du gouvernement Mandela, vite remplacé par une approche néolibérale. Mais il faut remettre ces 400 logements dans leur contexte : en 2006, lors des dernières élections locales, la municipalité de Makana était en retard de 12 mille maisons. Aujourd’hui, à l’heure des comptes et des chiffres du Plan de développement intégral, le retard atteint  13 800 logements.

 

Au lendemain des élections locales, Makana a toujours une majorité ANC, mais les conseillers municipaux du DA, eux, sont passés de 4 à 7. Deux autres conseillers issus de petits partis locaux feront aussi leur entrée à la municipalité, l’ANC ayant 21 élus.

 

Une autre angoisse de l’ANC concernait les risques d’un taux d’abstention qui aurait, techniquement, restreint l’écart avec le DA. En fait, de ce côté-là, les chiffres ont été rassurants : 57,6 % des Sud-africains sont allés voter, un record sans précédant pour des élections locales.  Seule exception, le Cap oriental, où plusieurs mouvements sociaux se réclamant de l’héritage de Steve Biko ainsi que d’un nouveau parti de la conscience noire avaient appelé à un boycott du scrutin.

 

C’est donc au niveau du strict quotidien que les Sud-africains attendent leurs partis politiques au tournant, et ceci, dans la perspective des prochaines élections générales de 2014. De ce point de vue là, le DA qui vient de rafler confortablement la ville du Cap et le contrôle de sa région avec une majorité absolue de 57 % des votes, a tout à gagner, et l’ANC, beaucoup à perdre s’il n’arrive pas à faire ses preuves au niveau local d’ici 2014.  

 

Laurence Mazure