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octobre 2016 

 

 

SYRIE

 

 

L'EI entraine l'économie du régime dans sa chute

 

 

2016 a sonné le glas de ce qu'il restait de l'économie syrienne après 5 années de guerre. Cette deuxième rupture, après le répit qu'avait pu offrir l'aide financière iranienne et russe, ainsi que la mise en place d'une stricte économie de guerre, durant les quatre années qui ont suivi le soulèvement armé contre le régime de Bachar al-Assad, se nourrit paradoxalement des revers militaires de l'EI.

 

Il est vrai qu'après avoir fortement contribué à la naissance de Daech, en libérant des geôles syriennes ceux qui allaient venir remplir les rangs des organisations djihadistes, puis en les laissant prospérer sur de larges parties du territoire jusqu'alors acquises aux forces rebelles, Damas n'avait cessé d'entretenir des liens économiques juteux avec le califat irako-syrien. Le déclin militaire et financier de l'Etat islamique va de pair avec l'effondrement économique du régime de Bachar.

 

Une économie syrienne dévastée

 

Le document de travail rédigé par deux économistes du département Moyen-Orient du Fonds monétaire international, Jeanne Gobat et Kristina Kostial, est certainement, à ce jour, l'étude la plus approfondie qui ait été réalisée sur la situation économique et financière syrienne en 2016. Malgré d'inévitables lacunes dues au chaos syrien, cette analyse est d'autant plus précieuse qu'elle n'engage pas la responsabilité du FMI, ce qui a permis à ses deux auteures de traiter et confronter toutes les sources d'information disponibles, compensant ainsi la rareté des données officielles par un travail impressionnant d'investigation et de recoupements.

 

Le bilan qu'elles en tirent est accablant. Elles estiment que le PIB syrien représente au bas mot aujourd'hui, moins de la moitié de ce qu'il représentait en 2010, en termes réels. Le tourisme a été anéanti, le secteur des hydrocarbures a reculé de plus de 87 %, l'industrie de 77 %, le commerce et les transports de plus de 60 %. Très affecté par les sanctions internationales, le secteur bancaire a reculé de 65 %.

 

Le produit intérieur brut de l'agriculture semble avoir été divisé par deux. Mais son évaluation est d'autant plus délicate que les deux régions les plus fertiles, celle d'Alep et celle de Raqqa représentent en temps normal la moitié de la production agricole syrienne. Or ces zones fertiles sont en grande partie tombées hors du contrôle de Damas. D'une façon générale, ce sont les cultures irriguées (blé notamment) qui ont été les plus affectées par les conflits de la guerre civile. Par contre, l'orge, qui est une culture majoritairement pluviale, semble avoir moins souffert, du fait de conditions climatiques assez clémentes.

 

Pour sa part, la production manufacturière a d'autant plus pâti des dommages de la guerre que les industries syriennes ont toujours été fortement concentrées à Alep, à Homs et dans les faubourgs de Damas. Ces sites ont été particulièrement affectés par les destructions, les délestages électriques, la rupture des approvisionnements, sans parler de l'inflation à trois chiffres qui étouffe les entreprises et leur clientèle.

 

Les petites et moyennes industries ont fermé leurs portes. Nombre d'entre elles se sont installées en Turquie (en 2014, 26 % des nouvelles entreprises enregistrées en Turquie avaient ainsi été crées par des Syriens). De cette base arrière, les chefs d'entreprise exilés continuent, autant que faire se peut, à alimenter le marché syrien.

 

2011-2015 : les raisons de la survie d'une économie de guerre

 

De 2011 à 2015, le régime syrien a été confronté à l'effondrement de ses recettes d'exportation, qui ont baissé de 70 %, au recul de ses revenus budgétaires (surtout pétroliers) et à la hausse des dépenses publiques directement liées au conflit. Et pourtant, il a résisté, il a tenu, ce qui mérite quelques explications…

 

Pour compenser la perte du marché européen, fermé pour cause de sanctions, la Syrie a fortement accru ses échanges avec l'Irak, porte d'entrée du marché iranien, et même avec l'Arabie saoudite, ce qui est moins connu. Le déficit commercial a aussi pu être limité par une baisse drastique des importations. Celles-ci ont reculé de plus de 40 % entre 2010 et 2015, du fait de l'appauvrissement de la population, qui a pesé sur la demande. L'effondrement de la livre syrienne, dont la valeur a été divisée par 10, contribue aussi largement à réduire les capacités d'importations.

 

De son côté, le budget de l'Etat a perdu plus de 40% de sa valeur en termes réels entre 2010 et 2015, miné par la perte de ses recettes pétrolières. Le budget d'équipement a été sacrifié aux dépenses courantes, consacrées pour l'essentiel aux dépenses militaires et aux salaires des fonctionnaires civils. Pour équilibrer son budget, le régime a même été en quelque sorte "aidé" par le départ des réfugiés : ce qui signifie moins de services publics à assurer et moins de salaires à verser. C'est ainsi que la masse salariale de l'Etat syrien a pu baisser jusqu'à 30% de sa valeur, en termes réels.

 

Mais en dépit de la gestion autoritaire de cette stricte économie de guerre, le régime de Bachar al-Assad n'a pu éviter d'accumuler les déficits budgétaires qui sont passés de 16 % du PIB en 2011 à 24 % en 2015 selon les estimations du FMI et de la Banque mondiale. La dette publique a explosé : de 38 % du PIB en 2011 à 150 % en 2015 (un pourcentage d'autant plus élevé que le PIB lui-même s'effondrait).

 

Parallèlement, la balance des paiements courants qui était encore équilibrée en 2010 a accumulé des déficits croissants : 4 % du PIB en 2011, 9 % en 2012, 21 % en 2013, 28 % en 2014 et 35 % en 2015.

 

D'où l'importance de deux facteurs essentiels à la survie du régime : l'aide financière des alliés du régime et le développement rapide d'une économie informelle que l'on pourrait également nommer "économie grise" puisque soutenue et entretenue en sous-main par les barons du régime de Bachar.

 

Du côté de l'aide, on sait que l'Iran a officiellement ouvert des lignes de crédit de l'ordre de 2 milliards de dollars en 2013, 3 milliards en 2014 et 1 milliard en 2015. La Russie et la Chine ont aussi offert un soutien financier dont le montant n'a pas pu être précisé.

 

Du côté de l'économie "grise", les liens commerciaux avec l'EI ont joué un rôle prépondérant comme l'a bien montré l'enquête du journal "Le Monde" sur les déboires du cimentier Lafarge en Syrie (cf. "Comment le cimentier Lafarge a travaillé avec l’Etat islamique enSyrie", publié le 21 juin 2016).

On sait aussi que le pétrole brut de Daech est venu alimenter, par oléoduc, les raffineries de Homs et de Banias, ce qui leur a permis de tourner au moins à la moitié de leur capacité.

 

Le pétrole, fondement des liens économiques entre le régime et Daech

 

Les échanges pétroliers entre le régime de Bachar et l'Etat islamique ne sont pas, comme on pourrait le croire, le simple résultat d'un calcul empirique consistant à s'alimenter au meilleur prix dans les zones pétrolières contrôlées par Daech. Car, dès le départ, le régime a de facto aidé l'EI à s'emparer des zones pétrolières qui étaient passées dans les mains des rebelles.

 

En mars 2013, les opposants au régime s'étaient ainsi installés sur de nombreux puits d'hydrocarbures situés dans les provinces de l'Hassaké et de Deir ez-Zor, grandes régions pétrolières de Syrie. L'exploitation avait été confiée aux tribus locales pour la bonne raison que les ouvriers du secteur en étaient majoritairement issus et qu'ils possédaient donc les compétences nécessaires.

 

Cette situation avait alors conduit l'Union européenne à lever, en leur faveur, une partie de l'embargo décrété sur le pétrole syrien. L'idée de Bruxelles était de renforcer l'opposition et comportait deux garde-fous : la dérogation ne concernait géographiquement que les zones contrôlées par l'opposition, et seuls les groupes avalisés par la coalition de l'opposition pouvaient prétendre à la vente de pétrole dans l'UE.

 

De fait, cette décision européenne n'a eu que peu d'effet, faute d'accès des rebelles aux terminaux méditerranéens. Mais il est possible qu'elle ait contribué à renforcer les liens entre le régime (outré de cette dérogation européenne) et les membres de Daech.

 

Les auteurs (Adam Baczko, Gilles Dorronsoro et Arthur Quesnay) du livre "Syrie, Anatomie d'une guerre civile" (éditions du CNRS, 2016) expliquent ainsi (p.305) que "Pour favoriser les djihadistes radicaux, le régime a choisi en 2013 de vendre le pétrole raffiné à l'EEIL plutôt qu'à l'insurrection."

 

C'est fort de ce soutien que l'Etat islamique a repris, à partir de janvier 2014, la majorité des provinces de Raqqa, Deir ez-Zor et Hassaké. Le contrôle des puits de pétrole a provoqué des heurts avec les tribus locales, ce qui s’est soldé par la mort de de centaines de personnes originaires du gouvernorat de Deir ez-Zor, en août 2014, puis par la soumission des populations locales.

 

A aucun moment le régime de Bachar n'est intervenu pour éviter que les puits de pétrole passent sous le contrôle de Daech qu'il a, à l'inverse, protégé des attaques de l’Armée syrienne libre et des autres groupes d'opposition. Pire, des centaines de soldats des forces loyalistes qui s'étaient trouvés encerclés dans la région de Raqqa ont été purement et simplement abandonnés sur place, aux mains de l'EI.

 

Ce bain de sang n'a nullement empêché les achats de pétrole, qui ont repris de plus belle et qui n'ont rien de clandestin puisqu'ils passent par le même oléoduc qu'avant la révolution, comme si rien ne s'était passé ! Un partage de tache s'est d'ailleurs instauré à Raqqa. Un témoignage recueilli par Skype, auprès d'un habitant de Raqqa, en février 2015 par les auteurs du livre "Syrie Anatomie d'une guerre civile" nous apprend ainsi : « Il y a certains services à Raqqa, mais d'une manière générale, Daech ne veut pas dépenser d'argent et installe le minimum quand cela ne coute pas trop. Par exemple, Daech a repris les infrastructures d'électricité à Raqqa et Tabqa. Il fournit de l'électricité à la population et en vend une partie au régime. En réalité, ce sont les salariés du régime qui font tout le travail… ».

 

Les liens entre certains services gouvernementaux et les autorités de l'EI n'ont jamais été coupés comme ceux permettant d'assurer la maintenance technique du barrage de l'Euphrate, à proximité de Raqqa. Et c'est ce partage des tâches qui est mis à mal par les offensives à l'encontre du territoire contrôlé par l'EI en Syrie.

 

Au bout du rouleau

 

De ce fait, le recul de l'EI, surtout la perte de sa production pétrolière sous l'effet des bombardements de la coalition menée par les Etats-Unis coïncident avec la chute brutale des indicateurs macro-économiques syriens, courant 2015, une chute que la simple dégringolade du prix mondial du baril ne suffit pas à expliquer. Les estimations du FMI et de la Banque mondiale montrent ainsi que le PIB pétrolier syrien s'est brusquement replié de 70 % en 2015, alors qu'il avait, certes, reculé, mais plus modérément, les quatre années précédentes.

 

On observe une rupture de tendance, aussi, au niveau des réserves de change, que la Banque centrale syrienne (une des rares institutions qui fonctionnent encore) était parvenue à maintenir à plus de 4 mois des importations de biens et services jusqu'en 2014. En 2015, on ne pouvait plus parler que d'un mois. Et le 20 avril dernier, la Banque mondiale avançait une estimation du montant des devises de 700 millions de dollars seulement (contre 20 milliards de dollars avant la guerre) ce qui avait soulevé un vent de panique dans la population de Damas et un nouvel effondrement de la livre syrienne, aux abysses sur le marché noir de la capitale.

 

Autre signe inquiétant pour le régime, le gonflement de la dette publique extérieure : celle-ci est passée de 5,5 milliards $ en 2011 à 11,3 mds $ en 2015. Or du fait de la baisse du prix des hydrocarbures sur le marché mondial, les alliés de Damas, qui sont aussi ses créanciers, ont leurs propres difficultés financières, qui les poussent à se montrer beaucoup moins généreux.

 

Bien que la Banque centrale fasse tout ce qui est en son pouvoir pour éviter l'effondrement de l'économie officielle syrienne, prenant elle-même en charge la gestion des restrictions sur les importations, on voit que le régime de Bachar al-Assad atteint les limites les plus extrêmes de sa survie financière. L'Etat syrien est en passe de devenir un État "fantôme", un État "fantoche" manipulé par ses alliés, après avoir tenté, en vain, de manipuler la menace de la terreur islamiste, repoussoir bien commode, fabriqué pour justifier, aux yeux du monde entier, la terreur que le régime de Bachar impose à sa propre population.