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mars 2015 

 

 

SYRIE

  

Ce que coute la guerre

 

 

L'impact économique de la guerre en Syrie sur ce pays lui-même et sur les pays voisins, Irak, Turquie, Liban, Jordanie et Égypte est considérable. Pourtant, l'économie syrienne n'a pas été anéantie, comme on aurait pu s'y attendre, sous l'effet des destructions et de l'embargo pétrolier. Les accords avec la Russie et l'Iran ont permis de maintenir un flux financier qui irrigue le territoire resté sous contrôle de Bachar Al-Assad. Et même si les djihadistes se sont emparés de champs pétroliers situés à l'est du pays, ils n'ont mis la main que sur le quart environ des capacités de production syriennes. Les principaux champs pétroliers et les raffineries restent sous le contrôle de Damas.

 

Les estimations diffusées sur la situation économique syrienne sont imprécises et souvent contradictoires. Selon la dernière note de COFACE, diffusée en janvier 2015, le tissu économique aurait perdu 80 % de sa capacité de production depuis le début de la guerre civile. Le PIB aurait reculé de 20 % en 2012, de 15 % supplémentaire en 2013, puis de 12 % en 2014. Mais, selon May Khamis, responsable du Fonds monétaire international au Moyen-Orient, "le PIB s'est contracté de plus de 40%", depuis le début de la guerre civile en 2011, ce qui laisse supposer que l'impact a été un peu moindre que ne l'estime COFACE.

 

Enfin, un document de travail publié en décembre 2014 par deux économistes de la Banque mondiale (région MENA) Elena Ianchovichina et Maros Ivanic estime à 38,3 % la perte de PIB due à la guerre et à l'avancée des djihadistes en Syrie : 30,7 % de ce recul seraient directement lié à la guerre et 7,5 % à la désorganisation de l'économie.

 

Selon la même source, le déclin du niveau de vie par habitant en Syrie est pourtant moindre : de l'ordre de 22,6 %, dont 14 % du fait direct de la guerre (destructions et arrêts de production). Ce paradoxe s'explique par le fait que la population syrienne a considérablement diminué, du fait du départ massif des réfugiés, et que la richesse nationale, même fortement amputée, ne se divise qu'entre un nombre plus réduit d'habitants.

 

Ces derniers chiffres permettent, en définitive, de lever un coin du voile sur ce qui reste une énigme pour beaucoup d'entre nous : comment Bachar Al-Assad peut-il encore faire fonctionner aujourd'hui son économie de guerre ? Car l'endettement accru du pays, l'aide de la Russie et l'approvisionnement en provenance d'Iran ne peuvent à eux seuls tout expliquer. Encore faut-il que les populations syriennes restées sous le contrôle du régime parviennent à survivre, mal de toute évidence, mais survivre malgré tout.

 

Quid du pétrole Syrien ?

 

Ces questions amènent aussi à s'interroger sur les propos des officiels syrien concernant la production d'hydrocarbures

Selon les chiffres fournis par le pouvoir de Damas, la production de pétrole se serait effondrée de 96 %. Elle serait passée de 385.000 barils par jour à 17.000 b/j seulement. Le ministre syrien du Pétrole, Souleimane al-Abbas explique que cet effondrement est dû à "l’augmentation des agressions terroristes contre les infrastructures pétrolières, aux sanctions occidentales et à la suspension des compagnies étrangères de la prospection pétrolière".

Or, on sait que certaines compagnies russes ont signé fin 2013 des accords avec Damas pour reprendre la prospection pétrolière et il est probable que des experts russes sont aussi présents sur les champs pétroliers abandonnés par les compagnies étrangères, comme Total pour ne citer qu'elle.

 

Du coup, les chiffres avancés par les deux économistes de la Banque mondiale (dans leur document de travail de décembre 2014) paraissent beaucoup plus vraisemblables que ceux avancés par Souleimane al-Abbas. L'extraction pétrolière n'aurait, selon eux reculé que de 50 %, en Syrie, depuis le début de la guerre.

 

En ce qui concerne la production gazière, les officiels syriens font état d'un recul de près de la moitié des quantités extraites. Mais pour Elena Ianchovichina et Maros Ivanic, de la Banque mondiale, l'extraction et la distribution du gaz n'aurait, en fait, reculé que de 16 %.

 

Pourquoi les officiels syriens auraient-ils intérêt à noircir le tableau ? Les raisons sont multiples : d'abord, une raison à usage interne : le pouvoir de Damas fait retomber sur les sanctions occidentales la responsabilité de la baisse de la production d'hydrocarbures et, donc des restrictions qu'il impose à sa propre population en matière de produits énergétiques (chauffage, essence, hausse des prix etc.) ; ensuite une raison à usage externe : faire croire que la majorité des champs pétroliers sont exploités par les djihadistes, en particulier ceux de l'EI. Il s'agit là, non seulement de se présenter en victime des "fous de Dieu" (ceux que Bachar avait si complaisamment sorti de ses prisons pour polluer l'image de ses opposants armés au début de la guerre civile) mais aussi de gonfler le risque djihadiste aux yeux des Occidentaux, pour tenter des rapprochements diplomatiques.

 

En conséquence, il est permis de penser que le régime syrien s'est gardé une petite cagnotte pétrolière, certes bien moindre que celle dont il disposait en 2010 mais encore assez conséquente pour alimenter sa guerre… Et la corruption du régime.

 

 

L'impact de la guerre syrienne sur les pays voisins

 

Si les effets de la guerre civile syrienne sur les finances du clan Assad sont parfois surestimés, l'impact de cette guerre sur les pays voisins de la Syrie est, lui, souvent sous-estimé. C'est ce que souligne, là aussi, l'étude d'Elena Ianchovichina et Maros Ivanic qui tente d'évaluer les conséquences de l'arrêt du processus d'intégration régionale qui était en bonne voie dans les pays du Machrek jusqu'en mars 2011.

 

L'insurrection a stoppé net ce processus, désorganisant ("désintégrant" écrivent ces deux auteurs) un commerce régional en développement. Ce sont les activités de service, au sens large du terme qui en ont le plus souffert. Ainsi le secteur des communications a-t-il décliné de 14 % au Liban, de 26 % en Jordanie, de 27 % en Egypte et de 54% en Irak, par rapport à ce qu'il aurait pu être. Les services aux entreprises souffrent d'un manque à gagner de 10 % au Liban, de 28 % en Jordanie, de 27 % en Egypte et de 57% en Irak. Quant au tourisme, il a perdu 15 % en Jordanie et 26 % en Irak. Plus autonome en matière de services, dotée d'un marché plus vaste, la Turquie a été moins affectée par ces phénomènes.

 

Les transports ont été frappés de plein fouet. Non seulement ils ont décliné en volume et en chiffre d'affaires, mais ils sont devenus aussi beaucoup plus chers, ce qui a eu des effets immédiats sur les secteurs productifs dont la compétitivité a fortement baissé. C'est vrai pour l'agriculture, l'exploitation des ressources naturelles, la production alimentaire, le commerce des métaux, la construction… En la matière c'est la Jordanie et l'Egypte qui ont été les plus durement touchées. Les industries irakiennes ont été aussi fortement affectées, du fait de l'expansion de l'EI sur le Nord-Ouest du territoire.

 

Les pays de la région ont aussi perdu beaucoup en recettes d'exportation. Le manque à gagner s'élèverait à un milliard et demi de dollars pour la Turquie et à plus de 600 millions de dollars pour l'Egypte.

 

L'afflux des réfugiés syrien a également eu des conséquences délétères sur les structures économiques et sociales des pays de la région.

On compte au moins 3 millions de réfugiés depuis le début du conflit, dont plus d'un millions au Liban (probablement un million et demi), un pays qui ne compte que 4 millions d'habitant en temps ordinaire. Ils seraient 600 000 en Jordanie (un pays de 6 millions d'habitant), 850 000 en Turquie et 140 000 en Egypte. Plus la pression relative est grande, plus les effets sont dévastateurs, sur l'eau, les ressources alimentaires, les services publics, l'habitat…

 

Mais cet afflux a aussi accru les disparités sociales. Les propriétaires terriens et immobiliers, comme tous ceux qui sont en haut de la chaine de l'offre des biens et services, en ont relativement profité. Par contre, l'offre surabondante de main-d'œuvre a fait baisser les salaires dans ces pays. Au Liban, le rendement des terrains s'est accru de 40 % tandis que les salaires, qualifiés et non qualifiés, ont baissé de près de 10 % en moyenne.

 

L'impact de la guerre se mesure aussi en terme de perte de pouvoir d'achat par habitant, comparé à ce que celui-ci aurait pu être en temps de paix et de poursuite du processus d'intégration régionale. Là aussi, c'est au Liban que ce recul est le plus prononcé avec une perte de l'ordre de 13 %. En Jordanie, le déclin du niveau de vie par tête est évalué à plus de 7 % et en Égypte à plus de 9 %.

 

L'Irak, enfin, cumule les effets de la guerre menée par l'EI sur son propre territoire et les retombées indirectes de la guerre syrienne. La perte en terme de niveau de vie par habitant est évaluée à 28 %. Et le PIB global irakien est au moins de 23 % inférieur au niveau qu'il aurait pu atteindre s'il n'y avait pas eu de guerre en Syrie.