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février 2016 

 

 

TUNISIE

 

 

De l'immobilisme économique à la clarification politique

 

 

 

La Tunisie a traversé en ce début d'année une vague de contestation sans précédent depuis la révolution qui avait mis fin au régime de Ben Ali en 2011. Les principales revendications des manifestants, contre le chômage et la corruption, ont d'ailleurs été semblables à celles de 2011.

Cette explosion sociale aura eu au moins deux avantages : celui de mobiliser la communauté internationale qui s'aperçoit, un peu tardivement il est vrai, qu'elle est loin d'avoir rempli les promesses faites aux Tunisiens ; celui de faire peur à des acteurs politiques englués dans leurs luttes de sérail. Un nouveau paysage politique se dessine. Cette clarification était nécessaire.

 

La plupart des acteurs de la société civile dénoncent l'inaction des gouvernements qui se sont succédés depuis 2011. On ne peut guère leur donner tort. Pour comprendre ce qui s'est passé ou, plutôt, ce qui ne s'est pas passé, autrement dit pour expliquer les raisons de cette paralysie en matière économique et sociale, un rapide retour en arrière s'impose.

 

Des gouvernements soit provisoires, soit incompétents

 

Le premier gouvernement de transition n'avait pas vraiment démérité puisque, dès avril 2011, il avait mis en place un "programme à court terme" qui a permis d'éviter l'effondrement de l'économie tunisienne au lendemain de la révolution. Des aides publiques avaient alors été accordées aux entreprises, d'autres aux familles en dessous du seuil de pauvreté, d'autres encore allouées aux provinces de l'intérieur, d'où s'était levé le vent de la révolte. Des recrutements exceptionnels avaient aussi été décidés dans la fonction publique pour combattre un chômage en forte hausse.

 

Quant à la Banque centrale de Tunisie, elle avait déjà commencé à mettre de l'ordre dans le système bancaire, surtout dans les banques publiques menacées par les créances douteuses accumulées par les membres du clan Ben Ali. C'est là, comme on le voit encore aujourd'hui, un problème récurrent qui pèse sur les finances publiques, donc sur tous les contribuables tunisiens, alors qu'il n'a guère été possible de récupérer l'argent détourné par les privilégiés de l'ancien régime.

 

L'arrivée au pouvoir du parti islamiste Ennahdha, à la suite des élections d'octobre 2011 qui ont permis de former l'Assemblée constituante, s'est certes déroulée de façon parfaitement démocratique et dans un souci de cohérence nationale (avec Moncef Marzouki en position de chef d'Etat) mais dans un contexte de totale improvisation économique.

 

Cela s'explique en grande partie par l'inexpérience de dirigeants qui venaient soit de prison, soit d'exil et qui étaient, pour la plupart d'entre eux, parfaitement ignorants en matière de gestion des finances publiques. Durant les deux années 2012 et 2013 dominées par des gouvernements issus d'Ennahdha, l'appareil statistique tunisien s'est dégradé, le taux de chômage s'est élevé à plus de 16 % de la population active, le déficit de la balance des paiements s'est creusé et les réformes considérées comme les plus urgentes (ne serait-ce que pour sortir des blocages du système économique légué par Ben Ali) sont restées au point mort.

 

Il est d'ailleurs intéressant de noter que le premier ministre Hamadi Jebali, numéro deux d'Ennahdha, nommé dès décembre 2011 à la tête du premier gouvernement postélectoral, avait fini par comprendre qu'il lui faudrait former un gouvernement dit de "compétence", moins politique et plus technique.

 

Mais sa tentative a échoué au début 2013, face à l'hostilité des membres de son propre parti. Cet échec aurait d'ailleurs pu couter très cher aux islamistes tunisiens, dont la popularité s'est effondrée, avant qu'ils ne prennent la mesure du danger qui les guettait (surtout à la lumière des événements d'Egypte) et qu'ils se retirent d'eux-mêmes du pouvoir exécutif, en janvier 2014, après l'adoption de la nouvelle Constitution tunisienne, fruit d'une très longue bataille politique au sein de l'Assemblée constituante.

 

Le gouvernement apolitique qui fut alors mis en place, celui de Mehdi Jomaa, n'eut alors pas d'autre choix que de parer au plus pressé. Il devait faire face à l'urgence tout en préparant les législatives et les présidentielles prévues pour la fin de l'année 2014. Une fois de plus, la Tunisie se retrouvait placée sous la direction d'un gouvernement de transition, chargé d'éviter le pire à court terme, au bord du défaut de paiement, et interdit de se projeter dans le futur à travers un vrai programme de développement à moyen terme.

 

On ne peut pas dire, là non plus, que ce gouvernement de transition a démérité. Il s'est même fort bien acquitté de ses taches, qu'elles soient politiques ou économiques. Mais, en septembre 2014, la Banque mondiale pouvait encore écrire, dans son rapport de l'époque sur la Tunisie, que "le système économique qui existait sous le régime de Ben Ali (soit un système fait d'opacité et de blocages économiques) n'a pas encore vraiment changé".

 

C'est dire l'espoir qui était placé dans le gouvernement issu des législatives d'octobre 2014 qui avaient été remportées par le tout nouveau parti "Nidaa Tounes" de Béji Caïd Essebsi. Un gouvernement qui a finalement été formé en janvier 2015 sous la direction de Habib Essid, seul candidat à ce poste à être considéré comme "Ennahdha-compatible".

 

Crise de légitimité et crise sociale

 

De cette nouvelle équipe, les Tunisiens attendaient des mesures rapides et efficaces pour renforcer la sécurité du pays, développer les investissements publics et privés, des réformes fiscales, une plus grande égalité des chances et, en définitive, beaucoup plus de transparence pour lutter contre une corruption endémique.

 

Au lieu de cela, ils ont constaté l'amateurisme des services de sécurité face aux menaces terroristes, surtout lors de l'attaque du musée du Bardo, le 18 mars 2015, qui a causé la mort de 21 touristes étrangers, ruinant les chances de la Tunisie de redresser son secteur du tourisme. Et, au lieu de ce qu'ils attendaient en matière de politique économique, les Tunisiens ont constaté que l'élaboration du plan de développement 2016-2020 était devenu l'enjeu de luttes politiciennes, tandis que le pouvoir envisageait d'amnistier, sans beaucoup de contrôle ni de contreparties, les crimes économiques commis sous l'ère Ben Ali.

 

Le parti Nidaa Tounes, qui s'était initialement présenté comme le rempart laïc contre Ennahdha est devenu son allié objectif, en même temps que le tremplin des ambitions du fils du président, Hafedh Caïd Essebsi. Le caractère "fourre-tout" de Nidaa Tounes, qui regroupe à la fois des revenants du régime Ben Ali et d'authentiques révolutionnaires, a éclaté au grand jour, entrainant une véritable crise de légitimité du pouvoir en place, crise de légitimité qui a précédé et accompagné la crise sociale.

 

Ces deux crises ont cependant eu du bon, dans la mesure où elles débouchent, aujourd'hui, sur une clarification du paysage politique tunisien et où elles ont conduit à une prise de conscience de la communauté internationale face au danger d'une dislocation de l'Etat tunisien.

 

Sur le plan politique interne, un nouveau groupe parlementaire composé de membres démissionnaires de Nidaa Tounes s'est constitué à l'Assemblée, le "bloc libre" ("Al Hurra") qui s'est allié avec la faction de Mohsen Marzouk pour créer un nouveau parti qui devrait être constitué le 2 mars, à l'issue d'une vaste tournée nationale de consultations populaires. Reprenant le flambeau de la laïcité, ce nouveau mouvement apparait déjà comme la troisième force politique du pays.

 

Quant à l'alliance implicite entre les élus qui sont restés à Nidaa Tounes et ceux d'Ennahdha, elle est moins incongrue qu'il y parait à première vue car elle constitue, désormais, un pôle conservateur au sein de l'Assemblée. Les élections locales prévues vers la fin de l'année devraient, elles aussi, contribuer à cette clarification politique, même s'il est vrai qu'un fort taux d'abstention est redouté.

 

Le réveil tardif de la communauté internationale

 

Sur le plan international, le coup de semonce de janvier a réveillé les partenaires occidentaux de la Tunisie, dont les engagements sont loin d'avoir été tenus. Quelques semaines après le déclenchement de la révolution tunisiennes, un plan Marshall en faveur de ce pays avait pourtant été évoqué lors du G8 de Deauville. Celui-ci s'était même engagé à une aide massive devant Caïd Essebsi qui était alors chef du gouvernement provisoire.

 

Cette annonce est restée sans suite. Il y a bien eu, au cours de ces 5 dernières années des aides sous forme de garantie ou d'argent frais, aide du Qatar, notamment, du temps des gouvernements d'Ennahdha, aide des Etats-Unis, du Japon, de l'Europe et des institutions financières internationales, mais toujours dans la perspective à court terme d'éviter un effondrement ou un défaut de paiement.

 

Même la France, qui vient d'accorder un plan de soutien d'un milliard d'Euros sur 5 ans a trainé les pieds pour renégocier la dette tunisienne à son égard. Depuis 2011, Paris n'a proposé que de petites mesures de conversion de dettes en investissement, autant de "mesurettes" qui n'ont pas été mises intégralement en place. La situation est en train de changer.

 

L'Union européenne a également proposé une aide supplémentaire de 500 millions d'euros à la Tunisie, au début février, sous forme de prêts à moyen terme à des conditions favorables. Par contre, le début des négociations en vue d'un accord de libre-échange entre l'UE et la Tunisie s'annonce des plus houleux car les compensations accordées à la partie tunisienne semblent encore pour l'instant bien minces, comme le montrait un récent article de Médiapart qui s'est procuré un exemplaire confidentiel des documents préliminaires de la commission de Bruxelles.

 

Du coté des pays du Golfe, et à l'occasion de la visite du président Béji Caïd Essebsi au Koweït, le Fonds arabe de développement économique et social (FADES) a signé le 26 janvier 2016 l'octroi à la Tunisie d'un prêt de 323 millions de dinars remboursable sur 22 ans dont six ans de grâce, à un taux de 3%. Le prêt est destiné à la construction de deux barrages. Rappelons qu'un mois auparavant, l'Arabie saoudite, avait accordé un prêt de 659 millions de dinars pour financer une station de production d’électricité.

 

Mais l'on attend encore d'autres initiatives en provenance des Etats-Unis, du Japon et d'autres grands partenaires. Le FMI pourrait débloquer la situation… Sauf qu'il ne fera rien tant que le gouvernement tunisien n'aura pas présenté un plan cohérent de réformes (sur la transparence des procédures d'investissements notamment) à ses équipes d'experts.