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avril 2014 

 

 

TCHAD / CONGO

  

Le partage des eaux


Pour sauver le lac Tchad, rétréci comme peau de chagrin sous l’effet du changement climatique, une conférence internationale propose le transfert d'une partie des eaux du bassin du Congo. Mais l’idée est loin de faire l'unanimité. Elle soulève des enjeux économiques liés à l'énergie, à l'agriculture, au transport fluvial et au coût des aménagements nécessaires.

 

Le président du Niger, Mahamadou Issoufou s’est rendu en Italie les 4 et 5 avril, en tant que président en exercice de la "Commission du Bassin du Lac Tchad" (CBLT) pour participer à une conférence internationale sur ce sujet, qui s’est déroulée à Bologne et à Rimini. Il a appelé les autres participants à se mobiliser pour prévenir le risque de disparition du Lac Tchad, dont la superficie s’est réduite de 25 000 km2 à 2 500 km2 depuis 1963. Cette réunion a permis de mobiliser les soutiens financiers nécessaires au plan quinquennal pour la réhabilitation du lac Tchad "2013-2017", dont le coût global est d’un milliard d’euros. L’objectif est de recréer les conditions de la circulation de l’eau du lac Tchad et, par la suite, les conditions de son rétablissement, grâce au transfert des eaux provenant de l’Oubangui qui est l’un des principaux affluents du fleuve Congo.

 

La conférence était présidée par l’ancien président de la Commission européenne et ancien président du Conseil italien, Romano Prodi qui a terminé en janvier son mandat d’envoyé spécial de l’ONU pour le Sahel et qui défend ce projet de lutte contre la désertification comme étant l'un moyen de prévenir l’émigration, vers l’Europe, de millions d’Africains. Y assistaient aussi l’Union Africaine (UA), le président de Mauritanie, Mohamed Ould Abdel Aziz ainsi que la présidente de la Commission  de l’UA Nkosazana Dlamini Zuma, en plus des ministres tchadiens et nigérians. La Banque africaine de développement soutient également le projet.

 

Celui-ci n’est pas nouveau en fait. L’idée remonte à 1972, lors que l’Institut pour la Reconstruction Industrielle (IRI), dirigé par la suite par Prodi, avait approuvé le projet Transaqua conçu par l’ingénieur Marcello Vichi, directeur d’une société dénommé Bonifica et encore défendu en 1992, lors du Sommet de la Terre de Rio. Plus récemment, il a reçu l’appui du Schiller Institut fondé par Helga Zepp Larouche, épouse du milliardaire américain et champion de la théorie du complot Lyndon Larouche. En juin 2012, la revue de l’Institut, Executive Intelligence Review avait fait l’éloge du projet Transaqua comme étant le “début d’une renaissance africaine ” et d’une “Révolution bleue”.

 

Ce projet vise à transférer 100 milliards de mètres cubes par an de l’Oubangui vers le Lac Tchad, ce qui suppose la construction d’un barrage à Palambo, en Centrafrique, et d’un canal reliant les rivières Chari, Logone, Mayo-Kebbi et Benue. Une firme canadienne dénommée CIMA International a même mené une étude de faisabilité sur ce projet entre 2009 and 2012.

 

Risques collatéraux

 

Mais ce projet n’a pas que des partisans. En août 2013, le Commissaire européen au Développement, Andris Piebalgs, interrogé par une europarlementaire italienne, l’a rejeté catégoriquement, brandissant des études selon lesquelles sa réalisation entrainerait des risques majeurs pour l’environnement.

 

Déjà en 2011, l’Institut de Recherche pour le Développement  (IRD) français remarquait que les populations riveraines du lac s’étaient d’adaptées aux fluctuations de son niveau. Les anciens pêcheurs se sont transformés en cultivateurs de maïs de riz ou de niebe (pois noirs) Dans pareil contexte, ré-inonder leurs cultures serait un désastre pour eux.

 

On trouve d’autres mécontents dans les deux Congo. Le 24 mars, soit quinze jours avant la conférence de Bologne, le ministre des Transports du Congo-Brazzaville, Rodolphe Adada, exprimait sa préoccupation concernant la réduction, au cours des cinquante dernières années, de la navigabilité de l’Oubangui, qui est passée de 11 à 8 mois par an seulement.

 

Les anciens ministres de l’Environnement du Congo-Kinshasa (RDC), Didace Pembe et José Endundo sont aussi montrés très réservés. En Centrafrique même, lors d’une conférence sur les “défis de l’eau et de l’adaptation au changement climatique en Afrique" qui eut lieu en 2012 à Bangui, les hydrologistes ont fait état d’une diminution du tiers du débit de l’Oubangui entre 1951 et  2004.

 

On commence à se faire aussi du souci à la "Société nationale d’électricité" de RDC (SNEL) car le détournement prévu, qui correspondrait à un peu du dixième du débit du Congo au niveau du site d’Inga, aura un impact négatif sur son potentiel. Or, au cours des trois dernières années des niveaux particulièrement bas ont été enregistrés. Déjà, on constate aussi, en amont, au Katanga, des baisses de niveau importantes du niveau des barrages qui ont contraint la SNEL à importer de l’électricité de Zambie pour satisfaire les besoins de l’industrie minière.

 

L’affaire revêt une dimension géopolitique. Aucun transfert ne peut se faire le consensus de tous les pays membres de la "Commission Internationale du Bassin Congo-Oubangui-Sangha" (CICOS) qui comprend, outre les deux Congo, la Centrafrique et le Cameroun. Il est possible que l’Afrique du Sud, qui veut acheter plus de la moitié de l’électricité produite par la future centrale d’Inga 3 ne sera sans doute pas non plus enchantée par ce projet qui risque d’en réduire la capacité.

François Misser