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janvier 2017 

 

 

ALGERIE

  

Les deux facettes de la dépendance pétrolière

 

 

L'Algérie a beaucoup œuvré pour que l'accord de réduction de la production de l'OPEP décidé à Alger à la fin septembre 2016 soit entériné et, surtout, précisé, en décembre. L'annonce de la Russie d'une baisse de 300 000 b/j de sa propre extraction de brut est venue donner un surcroit de crédibilité à cette décision. Alger va-t-elle pour autant pouvoir desserrer la contrainte des mesures d'austérité qu'elle a prises dans le cadre de la loi de finances 2017 et qu'elle s'apprête, bon gré, mal gré, à renforcer en cours d'année ?

 

Le pouvoir en place n'y verrait que des avantages : il serait ainsi inutile de changer un modèle économique qui assure des rentes confortables à une oligarchie de généraux et d'hommes d'affaires affiliés. Il serait aussi possibilité de maintenir un système de subventions qui garantit une paix sociale minimale en distribuant les miettes de cette rente au plus grand nombre : en fait, beaucoup de miettes pour les familles les plus aisées et les trafiquants de produits subventionnés, mais fort peu pour les plus pauvres. Ces derniers ne veulent pas, pour autant, voir grimper le prix du gaz, de l'électricité, de l'essence ou du pain, sans contreparties d'allocations crédibles (car rien n'a été jusqu'ici précisément conçu à cet effet… d'ailleurs personne n'y croit, tant la prégnance de la corruption et de la fraude disqualifie, par avance, les initiatives de "filet social" annoncées).

 

Tout faire pour que rien ne change est une des grandes constantes du régime algérien. Face à la grogne populaire, le pouvoir interdit les manifestations, muselles les journalistes (c'est ainsi que Mohamed Talmat a trouvé la mort en prison dans des circonstances qui restent encore très obscures). Mais cette grogne montante lui fait peur. L'immobilisme au sommet se double donc d'un "turn-over" incessant des responsables de premier et second rang, souvent de façade, au sein du gouvernement, du cabinet présidentiel, du FLN et jusque dans les organisations patronales inféodées au régime.

 

Les rumeurs d'une nouvelle candidature de Bouteflika pour les élections de 2019 montrent à quel point tout changement politique est perçu comme une menace par les clans qui se partagent le pouvoir, dans un équilibre instable d'alliances et de concurrence.

 

Ceci dit, les faits sont plus têtus encore que les rêves d'immobilisme. Et le prix des hydrocarbures reste la clé de voute de l'architecture du pouvoir comme de l'économie algérienne. Même en supposant que les accords de réduction de la production conclus au sein de l'OPEP et avec les pays pétroliers non OPEP seront respectés en 2017, le rebond du prix du pétrole ne dépassera probablement pas de beaucoup les 55 $ ou 56 $ le baril en moyenne annuelle.

 

Or pour l'Algérie, c'est déjà trop tard… Et c'est aussi trop peu.

 

C'est déjà trop tard

 

La gestion de la crise due à l'effondrement du prix du pétrole s'est avérée tardive. Il a fallu attendre que le "Fonds de régulation des recettes" accumulé durant les années fastes soit vide pour que les autorités mettent réellement en œuvre les premières mesures d'économies annoncées. Or ce Fonds a été épuisé dès la mi 2016, à l'exception d'un plancher de sécurité mis en place lors de sa création. Aujourd'hui, ce verrou a sauté à son tour puisqu'il est prévu, dans la loi de finances 2017, que ce reliquat soit libéré pour participer au financement du déficit budgétaire de l'exercice 2017.

 

En clair, cela veut dire que l'Algérie n'a plus de filet de sécurité et que les futurs déficits devront être financés par des emprunts. Or elle a déjà pompé les liquidités locales (notamment celles des banques) par le biais de l'émission de 2016 sur son marché intérieur (sans parvenir, pour autant, à capter, comme elle l'espérait, l'argent des circuits informels). Il ne reste plus beaucoup de recours possibles si ce n'est celui de l'emprunt à l'extérieur du pays… A une période où les taux d'intérêt internationaux remontent !

 

Comment en est-on arrivé là ? D'abord par l'aveuglement et l'attentisme. En 2015, les autorités n'avaient pratiquement rien prévu - hormis quelques taxes supplémentaires et des coupes dans les investissements publics - pour faire face à la baisse des recettes d'hydrocarbures, pensant qu'elle serait temporaire. Résultat : entre 2014 et 2015 le déficit des finances publiques algériennes a bondi de plus de 7% à plus de 16% du PIB algérien (chiffres du FMI et de la Banque mondiale).

 

Ensuite, la loi de finances 2016, qui contenait déjà quelques mesures d'économie et d'élargissement de la base fiscale, n'a pas été respectée par le gouvernement qui l'avait lui-même conçue : au premier trimestre 2016, les dépenses gouvernementales ont littéralement explosé, enregistrant une hausse de 60% sur 12 mois.

 

A cela s'ajoute la hausse des dépenses militaires : selon le périodique spécialisé "Jane's", l'Algérie est encore montée dans son classement des principaux budgets militaires du monde, en 2016, pour conquérir la 20ème place. Avec des dépenses atteignant l'équivalent de 10,46 milliards, elle arrive en troisième position dans le monde arabe, derrière l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.

 

Enfin, pour pallier le creusement du déficit de la balance des paiements courants (-16,5 % du PIB en 2015, alors que cette balance était encore excédentaire en 2013), le gouvernement a pris quelques mesures de restriction aux importations (introduction de nouvelles licences) mais elle a surtout laissé filer la valeur du dinar, qui a perdu près de 20% de sa valeur en 2015, entrainant une forte inflation importée.

 

Le tir a été corrigé en 2016, mais de façon autoritaire, si bien que le dinar officiel n'a plus rien à voir avec le dinar parallèle. A la mi-décembre 2016, l'écart entre les deux circuits pouvait être évalué à 72 dinars de plus pour un euro (très demandé) et 60 dinars de plus  pour un dollar, alors que le taux officiel interbancaire est de 110 DA pour 1 $ et de 117 DA pour 1 € (chiffres observés sur les marchés parallèles d'Alger).

 

L'inflation n'a donc pas reculé en 2016, bien au contraire, elle s'est accélérée, dépassant le seuil des 6%. L'effet sur les ménages, en cette période de gel des salaires, est donc immédiatement reconverti en baisse du niveau de vie et du pouvoir d'achat, ce qui a un effet récessif sur l'ensemble de l'économie.

 

55 $ le baril, c'est trop peu !

 

La loi de finances algérienne pour 2017 a été préparée sur la base d'un baril à 50 $. Dans ces conditions, elle prévoit un déficit de l'ordre de 8% du PIB. Imaginons que le prix du baril soit plus élevé, de l'ordre de 55 $ en moyenne en 2017. Cela ne suffira pas pour ramener l'équilibre. D'ailleurs les institutions internationales sont moins optimistes qu'Alger puisqu'elles prévoient, elles, un déficit qui frôlera les 10 % du PIB, même avec un pétrole dont le prix serait de l'ordre de 53 à 55 $.

 

Deux raisons à cela : d'abord le prix du gaz naturel devrait suivre avec beaucoup de retard, et une bien moindre ampleur, les hausses du prix du brut. Ensuite, les hausses des taxes qui constituent l'essentiel des mesures d'assainissement budgétaires prévues par la loi de finances (notamment une hausse de la TVA dont le taux normal passe à 19%) rapporteront moins, en période de ralentissement de la croissance. Il en va de même pour les recettes douanières qui ont longtemps été le socle des recettes budgétaires ordinaires.

 

Ce ralentissement est d'autant plus inévitable que la progression de la croissance hors pétrole de l'Algérie n'a eu pour moteur, ces dernières années, que les dépenses en investissements publics. Or c'est ce budget d'équipement qui paye le plus lourd tribut à la crise. Il avait déjà été rogné dans le cadre du budget 2016 et il perd 28% de ses dotations dans la loi de finances 2017.

 

De surcroît, les investissements privés qui devraient, selon les autorités, compenser ce manque à investir public se font attendre ! C'est particulièrement sensible dans le secteur des IDE (investissements directs étrangers). En 2015, les flux sortant (désinvestissement) ont dépassé en valeur les flux entrants. A titre de comparaison, le stock des IDE en Algérie représente 14% du PIB de ce pays, contre 32% pour l’Égypte, 49% pour le Maroc et 76% pour la Tunisie.

 

Il est vrai que l'image de l'Algérie dans les milieux d'affaires étrangers est souvent désastreuse. Ainsi, ce pays hérite-t-il de la 131ème place (sur 139) dans la dernière édition 2016 du classement des « pays les plus attractifs pour les affaires » du magazine Forbes, un classement établi sur la base de 10 critères. L’économie algérienne est, notamment, la 133ème pour la protection des investisseurs, 131ème pour la liberté de commerce, 123ème pour la liberté monétaire, 115ème pour le poids de la fiscalité, 112ème pour la lourdeur de la bureaucratie, 111ème pour l’innovation, 110ème pour les libertés individuelles et 107ème pour les droits de propriété intellectuelle.

 

L'Algérie ne va donc pas pouvoir échapper au cycle de l'endettement, ce qui était pourtant devenu un sujet tabou ces dernières années. Mais elle va le faire dans de mauvaises conditions au moment où les taux d'intérêts montent et dans un contexte qui va progressivement mordre sur la souveraineté de sa gestion. C'est un cocktail explosif. Comment la jeunesse algérienne qui supporte déjà l'essentiel du poids de la crise (avec un taux de chômage dépassant les 30%), comment les travailleurs des entreprises publiques qui ont l'impression fort justifiée de servir de variable d'ajustement (cf. les récents conflits au sein de l'entreprise nationale SNVI) vont-ils accepter un tel camouflet ?

 

Car les propositions, les initiatives et les solutions émanant de la société civile n'ont pas manqué ces dernières années. Aucune n'est parvenue à briser le plafond de verre qui sépare la caste des autorités algérienne de l'immense majorité des Algériens. En définitive, le principal problème de l'Algérie n'est pas le prix, plus ou moins élevé, du baril, mais sa dépendance fondamentale aux hydrocarbures et la dépendance tout aussi fondamentale de sa classe dirigeant à la rente… Les deux facettes d'une même dépendance qu'il faudrait briser pour qu'un nouveau modèle économique puisse réellement émerger, bien au-delà des actuels aménagements proclamés dans les discours officiels.