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juin 2014 

 

 

ALGERIE

 

 Bilan et perspectives fantaisistes

 

 

Le Premier ministre Abdelmalek Sellal a présenté, le 1er juin, devant l'Assemblée populaire nationale algérienne, le plan d'action de son nouveau gouvernement, constitué après la réélection du président Bouteflika. Il a notamment été question du plan quinquennal 2015/2019, qui est en cours d'élaboration, mais auquel un objectif de croissance de 7% a déjà été assigné. Au cours des débats, le premier ministre a aussi annoncé sa ferme intention d'exploiter les gaz et pétroles de schiste en Algérie, déclenchant des passions contradictoires dans la population algérienne et chez les partenaires économiques de ce pays, dont la France, qui s'intéresse de très près à ces projets.

 

"Le gouvernement élaborera, dans la concertation, un plan quinquennal de croissance 2015/2019, dont les objectifs seront de réduire le chômage, améliorer les conditions de vie des citoyens, réaliser un taux annuel de croissance de 7%, garantir la gestion et la maintenance des infrastructures réalisées et diversifier l'économie nationale". C'est en ces termes qu'Abdelmalek Sellal a présenté les grandes lignes de son programme d'action économique devant les députés algériens.

 

Il entend inscrire ces performances dans la continuité des succès passés : "Notre pays a réalisé durant ces dernières années des progrès économiques importants et affiche des indicateurs économiques positifs. Ainsi la croissance économique a enregistré sur la période 2010/2014 une progression moyenne de 4% alors que l'inflation a pu être maîtrisée autour de 3,5%". Tout cela pourrait paraitre convaincant si l'argumentaire s'appuyait sur un bilan lucide des années passées. Seul problème : les chiffres qu'il avance sont largement gonflés.

 

De 2010 à 2013 la croissance algérienne a oscillé entre 2,7% et 3,6% (chiffres du FMI élaborés en coordination avec les autorités économiques algériennes). Les perspectives du Fonds monétaire pour 2014 atteignent, certes, 4,3% (cf. le rapport WEO du FMI d'avril 2014) mais elles viennent d'être révisées, par la Banque mondiale (rapport Global Economic prospect du 10 juin), à hauteur de 3,3 % seulement. On est donc bien loin des 4% de croissance moyenne sur la période 2010/2014 ! Selon la Banque mondiale, la progression du PIB ne devrait, ensuite, atteindre que 3,5 % en 2015 et 3,6 % en 2016.

 

En ce qui concerne l'inflation, le premier ministre se montre, là aussi, particulièrement peu soucieux de la réalité. Certes, la hausse des prix a été jugulée à la fin 2013, dans le cadre de la préparation des présidentielles d'avril 2014, mais elle l'a surtout été à coup de subventions aux prix des produits de base sur le marché intérieur, ce qui permet, en particulier, de maintenir le prix des carburants à des niveaux défiants toute concurrence, ce qui alimente, d'ailleurs, un intense trafic de contrebande avec tous les pays frontaliers. Sinon au cours des quatre années précédentes, l'inflation a subi plusieurs flambées, dont un pic de 8,9 % en 2012.

 

Tant d'approximations et d'erreurs dans les propos d'un responsable politique de premier plan pourrait passer pour de l'incompétence. Pourtant celui-ci n'est pas né de la dernière pluie ! Nommé premier ministre en septembre 2012, pour remplacer le très politique Ahmed Ouyahia, Abdelmalek Sellal est un technocrate, un énarque encore relativement jeune pour le sérail algérien : 66 ans.

 

Force est donc d'admettre qu'il abuse de la crédulité de ses interlocuteurs, ce qui se vérifie aussi bien dans ses prévisions pour l'avenir que pour ses analyses du passé proche.

 

Des prévisions extravagantes et lacunaires

 

On pourrait ainsi se demander comment Abdelmalek Sellal espère atteindre un rythme de croissance de 7% dans la période 2015/2019. Aurait-il découvert une baguette magique ? Si c'est le cas, on n'en trouve guère trace dans le plan d'action de son gouvernement qui devrait, pourtant, constituer le fil conducteur du prochain plan quinquennal.

 

Les recettes des trois programmes d'appui à la croissance successifs, celui de 2001-2005, puis de 2005-2009 et de 2010-2014 se retrouvent, inchangées, dans le discours du chef de gouvernement. Une fois de plus, l'accent est mis sur les investissements publics, à la seule différence que, cette fois-ci, aucun montant de dépenses n'est précisé.

 

Si le premier de ces programmes était relativement modeste, de l'ordre de $ 7 mds au taux de change de l'époque (il s'agissait alors de réhabiliter une économie meurtrie par la décennie noire des années 90, marquée par une sanglante guerre civile), le second n'a cessé d'être revu à la hausse. Au début 2005, les montants d'investissements annoncés étaient de l'ordre de $ 50 mds sur 5 ans ; mais dès mars 2006 le chef du gouvernement évoquait le chiffre de $ 100 mds, le programme initial ayant été complété par deux programmes de développement régionaux : pour le Sud du pays, puis pour la région des Hauts Plateaux. Quant au plan d'action gouvernemental 2010-2014, annoncé en mai 2009, il avait tout de suite été fixé à hauteur de $ 150 mds.

 

Or l'Algérie n'a plus les moyens financiers de se lancer dans des opérations d'une même envergure (cf. les articles mis en ligne sur ce site de RI en octobre 2012 et en janvier 2013). Ce qui explique peut-être qu'Abdelmalek Sellal se contente, désormais, d'énoncer, sans les chiffrer, une longue énumération de projets, qui vont de l'autoroute des hauts plateaux (déjà présent dans le plan précédent), à l'électrification du réseau ferroviaire (déjà cité lui aussi), en passant par les transports urbains, les gares, les ports ou l'achat de nouveaux navires et d'avions (au nombre de 16) pour les compagnies nationales d'aviation civile. A cela s'ajoutent des promesses à caractère plus directement social, comme l'extension des réseaux d'accès à l'eau, à l'électricité, au gaz et aux télécommunications, pour les ménages algériens.

 

Rien ne distingue clairement cette politique économique de celle des années précédentes. Certes le ministre de l'industrie a récemment laissé entendre que la règle dite des 51/49 % qui limite la participation d'un investisseur étranger à 49% du capital d'une société algérienne, pourrait être assouplie, dans les secteurs non stratégiques. Mais il a très vite été démenti par son chef de gouvernement.

 

Dans ces conditions, la plupart des économistes algériens se demandent comment le premier ministre entend multiplier par deux le taux de croissance et remplir sa promesse de transformer l'Algérie en économie émergente à l'horizon 2019, dotée d'un PIB par habitant de 7 500 $ (contre 5 700 $ environ aujourd'hui).

 

Il faudrait supposer une relance vigoureuse du secteur des hydrocarbures, alors que ce secteur n'a cessé de se contracter - en termes de PIB - depuis 2006.

 

Et c'est là qu'intervient l'insistance mise, par le premier ministre, sur l'exploitation des hydrocarbures non conventionnels

 

Du conventionnel au non conventionnel, la césure à résoudre

 

Beaucoup de chiffres contradictoires circulent sur les réserves algériennes de pétrole et gaz; Mais ce qui est certain, c'est qu'elles diminuent, que la production annuelle d'hydrocarbures a reculé plusieurs années de suite et que les exportations reculent bien plus vite encore du fait d'une demande intérieure en forte croissance.

 

Certes, le ministre de l’Energie, Youcef Yousfi avait annoncé avec fracas, le 16 janvier, sur les ondes de la Radio nationale, que les découvertes réalisées en 2013 allaient permettre de doubler la production de gaz naturel et pétrolière dans les 10 prochaines années. Depuis cette déclaration tonitruante, on en sait un peu plus sur la réalité des découvertes récentes.

 

Ainsi, l'Alnaft, "l'Agence nationale pour la valorisation des ressources en hydrocarbures", a-t-elle précisé, au début du mois de mai 2014 que les volumes d'hydrocarbures découverts en 2013 en Algérie étaient de 629 millions de tonnes équivalent pétrole (Tep).

 

Selon le Pr Abderrahmane Mebtoul, (cf. Maghreb Emergent" du 3 mai 2014) cela ne représente qu'une très faible proportion par rapport aux réserves totales actuelles. "Ramenées à la production actuelle (Sonatrach produit environ 200 millions tonnes équivalent pétrole, TEP), ces volumes représentent environ trois années de production sous réserve que leur totalité soit rentable économiquement."… "La Sonatrach espère produire 225 millions TEP en 2017 mais, en réalité, elle produirait beaucoup moins du fait que, selon les techniques actuelles, 30% au maximum des réserves sont récupérables et peuvent faire l'objet de commercialisation."

 

Autrement dit, les découvertes récentes ne devraient pas permettre, à la fois une relance des exportations d'hydrocarbures conventionnels et la couverture des besoins intérieurs. En effet, la production d'électricité, en Algérie même, repose de plus en plus sur les turbines à gaz et selon les experts, on s'oriente vers plus de 70 milliards de m3 gazeux de consommation domestique en 2017.

 

Les autorités algériennes semblent donc faire le pari que l'exploitation des pétroles et gaz de schistes prendra rapidement le relais des exploitations d'hydrocarbures conventionnels, ce qui permettrait de redresser le taux de croissance du PIB, de renflouer les finances de l'Etat, de conforter la balance commerciale et … in fine, de ne rien changer au modèle de développement algérien, comme de la prédation actuelle de sa rente…

 

Ce pari est-il jouable ?

 

La plupart des experts algériens du secteur pétrolier en doutent. Pour plusieurs raisons. D'abord, ils estiment que la mise en exploitation de ces gisements rocheux prendra plus de temps qu'annoncé et que ceux-ci ne permettront donc pas d'assurer le relais des gisements conventionnels en déclin, d'éviter la césure.

 

D'autre part, l'exploitation des hydrocarbures non conventionnels est d'autant moins rentable qu'elle est, par nature, plus couteuse que les exploitations conventionnelles et que, de surcroit, l'Algérie ne dispose pas, elle-même, des techniques nécessaires.

 

Enfin, il s'agit de gisements à courte durée de vie, ce qui oblige à multiplier les opérations de fracturation et de pompage, ce qui n'offre aucune garantie pour l'avenir sur une longue période, tout en multipliant les risques écologiques.

 

Les habitants de l'Adrar ne s'y sont pas trompés. Le 3 juin, des représentants de la société civile, des ingénieurs, des géologues, des universitaires ainsi que quelques membres d’associations locales ont tenu un sit-in au centre d’Adrar pour protester contre la décision du gouvernement d'autoriser l'exploitation du gaz de schiste en Algérie. Ils ont vite été suivis par les habitants de Ouargla qui ont appelé à une grande marche pour dénoncer l’exploitation du gaz de schiste. La manifestation d’Adrar a aussi trouvé écho à Tindouf, où les habitants commencent à se mobiliser.

 

Dans le Sud algérien, c'est l'eau qui prime avant tout. Elle est rare et non renouvelable puisqu'elle ne provient que des nappes phréatiques subsistant en milieu désertique. Or c'est dans le Sud, notamment dans la région de Tindouf, Reggane, Timimoune, Ahnet, Mouydir, Illizi, Berkine et Ghadames que des opérations de fracturation hydraulique sont envisagées.