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décembre 2013 

 

 

Libre opinion

 

Le recentrage de la croissance mondiale

 Réalité ou erreur de perspective ?

 

 

 

La tentation est grande de voir, dans la décélération de la croissance des pays émergents, un "juste retour des choses" après les décennies de développement de l’Asie ou de l’Amérique latine, un recentrage de la mondialisation autour des pays matures. De fait, il est des rééquilibrages qui sont indéniables et, d'ailleurs, salutaires, tant les "global imbalances" observées aux plans financier et commercial depuis les années 2000 étaient devenus insoutenables. C’est ainsi que l’Union européenne est redevenue excédentaire dans ses échanges commerciaux avec des pays comme la Chine, la Corée du Sud, etc.

 

La tentation est également grande, aujourd’hui, de voir, dans les pays émergents, des pays de plus en plus risqués, en termes de risques économiques mais aussi en termes de risques politiques. Les récentes crises politiques en Ukraine et en Thaïlande contribuent à cette appréciation. Les crises boursières de l'été 2013 (dépréciations monétaires et sorties des capitaux) avaient précédemment révélé la vulnérabilité ou la dépendance de certains marchés émergents, comme le Brésil, l’Inde, la Turquie, l’Afrique du Sud et, dans une moindre mesure, l’Indonésie. Il y a un an, ce sont les pays de la zone euro qui faisaient la UNE de la presse internationale pour le niveau de plus en élevé de leurs risques souverains !

 

Pour autant, il importe de ne pas se tromper sur le sens de l’histoire économique de cette première moitié du 21ème siècle. Certes, un certain nombre de facteurs – technologiques comme l’impression 3D, logistiques, financiers, etc. – autorisent le reshoring d’une partie des productions industrielles, rendant possible un raccourcissement de la chaîne de valeur, estime Olivier Passet (Xerfi) (La France dans 10 ans : l’évolution de notre modèle productif, Contribution au rapport du CGSP sur La France dans 10 ans, 2013). De même, un mouvement vers la réindustrialisation s’opère aux Etats-Unis, à la faveur de l’exploitation du pétrole et du gaz de schiste. Enfin, l’Internet des objets peut conduire à modifier sensiblement la géographie sectorielle des biens et services échangés dans le monde.

 

 

1 – Plusieurs éléments de réappréciation

 

Au demeurant, les pays émergents demeurent les locomotives de la croissance mondiale : les économies asiatiques tirent aujourd’hui la croissance mondiale à hauteur de 80 %. Si la dynamique démographique dont font preuve les continents asiatique et africain ne peut fonder, à elle-seule, cette perspective, une fois conjuguée à deux autres tendances fortes – l'émergence des classes moyennes et la métropolisation du monde - elle s’impose à nous sans conjecture. Le nombre des individus rattachés à la catégorie des classes moyennes est appelé à plafonner, à l’horizon 2030, dans les pays occidentaux, tandis que ce nombre s'accroît dans les pays émergents et pré-émergents.

 

Certes, la mesure de ces phénomènes reste assez aléatoire puisqu’elle est largement corrélée à la conjoncture mondiale et aux politiques économiques des pays émergents. Mais elle est globalement édifiante. Ainsi, les Nations Unies (Rapport PNUD 2013 sur le développement humain) s’appuyant sur les chiffres de la Brookings Institution (2012) tablent sur une classe moyenne de 3 249 milliards de personnes en 2020 et de 4 884 milliards en 2030, plus de la moitié étant répartie en Asie-Pacifique (la classe moyenne s’entend ici des individus qui gagnent ou dépensent entre 10 et 100 $ par jour -  en PPP 2005). Quant au fait métropolitain – plus également partagé entre pays industrialisés et pays émergents ou pré-émergents – il est une tendance tout aussi irréversible. Entre 2000 et 2030, l’espace urbain mondial aura triplé. Le développement de grandes métropoles implique – outre la construction de logements et immeubles de bureaux – des besoins considérables en infrastructures (transport, électricité, etc.) et génère des attentes en termes de santé, d’éducation (…) qui devront, demain, être satisfaits majoritairement dans les pays émergents et pré-émergents.

 

Le second constat qui s’impose convoque des éléments de l’histoire économique. L’émergence n’est pas un phénomène de rattrapage des pays occidentaux ; c’est un processus qui a ses spécificités propres ; des écosystèmes, différents les uns les autres – l’Afrique ne se développe pas sur le mode chinois – se formalisent ainsi sur les différents continents ; ils sont, parfois, plus anciens qu’on ne le pense et ils n’ont rien à voir avec les systèmes européen ou américain (très marqués par le fordisme) comme le rappelle Joël Ruet ("La géographie industrielle du monde est depuis longtemps post-européenne" in : Les Cahiers de Friedland n° 13, 2013, http://www.etudes.cci-paris-idf.fr/publication/210-revisiter-la-carte-du-monde).

 

Reste la question – encore d’actualité mais pour combien de temps – de l’autonomisation des trajectoires. Pour l’heure, elles restent très liées ; les indicateurs de liens commerciaux émergents-avancées (Euler Hermes, "Les routes du commerce : ce qui a changé, ce qui va changer", Bull. économique, février 2013) montrent que les économies émergentes restent fortement dépendantes des économies avancées (avec des volumes d’échanges supérieurs à 50 % de leurs échanges totaux selon les sources Chelem et Euler Hermes). Et de fait, la décélération de la croissance asiatique en 2012-2013 est la conséquence de cette dépendance étroite aux marchés européen et américain. Mais depuis 2007, le rythme de l’accélération des échanges entre ces deux types d’économies s’est ralenti, si bien que leur degré de dépendance a été diminué de 12 points sur dix ans, de 2001 à 2011.

 

 

Cette évolution se fait au bénéfice des échanges intra-régionaux, laissant augurer, sinon un découplage, au moins une régionalisation des cycles économiques, à tel point que la croissance de régions comme l’Amérique latine ou l’Asie est aujourd’hui fortement dépendante des géants économiques au sein de ces régions : respectivement le Brésil et la Chine. Le développement des échanges inter-régionaux, plus particulièrement Sud-Sud, devrait peu à peu changer les paradigmes de la dépendance. La régionalisation des échanges commerciaux pourrait, enfin, se trouver renforcée par l’adoption de nouvelles stratégies de développement économique dans les pays émergents dont le modèle du "tout-export" a montré ses limites, comme le soulignait la CNUCED en septembre dernier dans son rapport 2013 sur le commerce et le développement.

 

 

2 – Regarder le monde autrement : les lignes de rupture

 

Ce qu’il nous faut aujourd’hui, c’est regarder le monde autrement : considérer que l’émergence n’est pas un long fleuve tranquille, comme le montrent les accidents de parcours de plusieurs pays de cette catégorie et cultiver une certaine humilité, dans la mesure où le modèle occidental n’est pas plus résilient, à terme, que les modèles émergents et pré-émergents. Notre sentiment de supériorité obère bien souvent notre capacité à changer de vision.

 

Car les lignes de rupture sont bien là ; elles s’expriment à travers un certain nombre d’évolutions tangibles, plus ou moins progressives et, dans tous les cas, inégales, selon les pays et les secteurs.

 

La première de ces lignes de rupture est l’apparition de "global challengers", champions nationaux des pays émergents qui se déploient à l’échelle mondiale et qui viennent concurrencer avec force les grands groupes occidentaux, sur leurs propres marchés mais aussi sur les marchés plus traditionnels, comme le Maghreb ou l’Afrique sub-saharienne, où les multinationales occidentales détenaient des parts de marché significatives (Olivier Scalabre, "La nouvelle géographie des entreprises", Les Cahiers de Friedland, 2013, op. cit.).

 

La deuxième ligne de rupture, déjà moins récente, est la montée en puissance des échanges Sud-Sud ; l’émergence des global challengers ne fait qu’intensifier les flux commerciaux et économiques entre les BRIC, plus particulièrement, et les pays émergents ou pré-émergents d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. Cette tendance lourde peut, soit conduire à une ostracisation des pays occidentaux, soit à des opportunités pour les entreprises de ces pays dans le cadre d’opérations triangulaires. C’est ainsi que le "Comité des investisseurs en Afrique" (CIAN) a mis en place une coopération avec la Banque de Chine pour proposer des partenaires français opérant en Afrique.

 

Part du commerce Sud-Sud dans les exportations mondiales de marchandises

 

Source : OMC, Rapport 2013 sur le commerce mondial.

 

Enfin, la troisième principale ligne de rupture tient au fait que les BRIC et les pays émergents régulent, désormais, étroitement les modes et les règles d’entrée sur leur territoire. Ils ont des exigences avec lesquelles les entreprises occidentales doivent compter.

 

- La Chine a, ces dernières années, fermé l’investissement dans les secteurs où elle souhaite préserver les champions nationaux et ériger des barrières de différentes sortes sur les technologies qu’elle veut développer elle-même ; elle a imposé des contraintes réglementaires pour obliger les entreprises étrangères à s’associer à des acteurs nationaux quand elle veut mettre fin à sa dépendance vis-à-vis de l’extérieur et pouvoir capitaliser sur les technologies et les savoir-faire acquis par ces partenariats forcés ; ces obligations s’étendent aujourd’hui à la dimension "responsabilité sociale de l’entreprise" (RSE).

 

- Dans d’autres pays comme la Russie ou le Brésil, le nombre de mesures favorisant l’achat de produits nationaux (dont les incitations en faveur du contenu local et de la préférence nationale) a sensiblement augmenté depuis la crise ; ainsi, la Russie a imposé des contingents d’importation et des obligations de  contenu local aux produits alimentaires et aux automobiles ; le Brésil avait, par ailleurs, relevé les taxes sur les véhicules à moteur ayant moins de 65 % de contenu local et non originaires du Mercosur.

 

Ces obligations s’imposent aux entreprises occidentales qui ne peuvent les contourner mais qui, au demeurant, peuvent s’employer à mettre en œuvre des conditions à leur partenariat, dans le cadre de pratiques d’offset, de clauses de compensation.

 

***

 

Il en résulte la nécessité de nouvelles stratégies d’innovation et d’internationalisation de la part des entreprises européennes et françaises. L’exemple de l’entreprise Seb qui est partie de la demande des pays émergents ou en développement pour inventer un rice cooker (cuiseur à riz) et qui est revenue en Europe avec cette innovation – que l’on désigne sous le nom d’"innovation inverse" – montre que l’on a tout intérêt à changer les cheminements de l’innovation ; en mai 2012, Cookeo, un multi-cuiseur interactif et intelligent, inventé par Seb et unique sur le marché, a aussi révolutionné le monde de la cuisine.

 

De même, depuis novembre 2013, les abonnés Orange de 12 pays d’Afrique ont-ils accès au service mobile money de l’opérateur français dans toutes les stations-services du groupe pétrolier Total. Le service de paiement permet aux clients Orange de régler des factures sans intervention de cash, d’envoyer de l’argent ou d’en retirer, depuis une station-service Total.

 

Ces deux exemples viennent illustrer la nécessité de désigner des stratégies complètement différentes en termes d’innovation et d’internationalisation, en prenant compte les réalités locales, en particulier des besoins des classes pauvres dans le monde, que l’on appelle le bottom billion (estimé à un milliard d’habitants) pour les différencier des classes moyennes.

 

 

Corinne Vadcar